La rédaction de Gabon Mail Infos a reçu, ce samedi 07 février 2026, une tribune libre signée de Melissa Bendome, communicatrice et experte en paix et sécurité, prévention et gestion des conflits. Dans ce texte, l’auteure analyse la crise éducative qui secoue le Gabon depuis plusieurs semaines, marquée par une grève persistante et la menace d’une année blanche. À travers une réflexion sur le patriotisme et le nationalisme, elle interpelle pouvoirs publics, syndicats, parents et société civile sur l’urgence de sauver l’année scolaire 2025-2026, dans un contexte national particulièrement sensible.
La crise de l’éducation au Gabon a franchi un seuil critique. La grève qui se poursuit depuis plus d’un mois dans le secteur éducatif, conjuguée à un réaménagement périlleux du calendrier scolaire, fait désormais planer la menace d’une année blanche. Ce scénario, longtemps considéré comme impensable, est aujourd’hui ouvertement évoqué.
Il ne s’agit plus d’un simple dysfonctionnement administratif, mais d’une véritable alerte nationale qui interroge notre conception du patriotisme et notre sens des responsabilités collectives.
Dans un pays qui aspire au développement et à la stabilité, accepter l’idée qu’une génération entière puisse être sacrifiée sur l’autel de l’impasse sociale et politique constitue un renoncement grave. L’école est le premier lieu où se construit le lien civique, où s’apprennent la discipline, l’effort et la solidarité. Lorsqu’elle est durablement paralysée, c’est tout le pacte social qui vacille.
C’est dans ce contexte que la différence entre patriotisme et nationalisme prend toute son importance.
Le patriotisme ne se limite pas à des discours ou à des slogans. Il est un engagement concret pour l’avenir commun. Il suppose que chaque partie prenante, Gouvernement, syndicats, enseignants, parents et élèves, accepte de dépasser les conflits et les oppositions pour protéger l’essentiel.
Le nationalisme, au contraire, lorsqu’il se réduit à des postures identitaires ou à la désignation de coupables vagues, donne l’illusion de la fermeté. Mais il empêche surtout de regarder les véritables responsabilités et d’agir là où l’urgence s’impose.
La grève prolongée dans l’éducation met en lumière un affaiblissement préoccupant du sens du bien commun. Les revendications peuvent être légitimes et les dysfonctionnements structurels indéniables. Toutefois, leur gestion ne peut ignorer l’impact irréversible sur les élèves.
Le réaménagement du calendrier scolaire, souvent improvisé et difficilement tenable, ne saurait compenser des semaines, voire des mois, d’interruption des enseignements. À force de reports et d’ajustements précaires, c’est la crédibilité même de l’institution scolaire qui s’érode.
Premièrement, la responsabilité du Gouvernement est centrale et ne peut être contournée. Garantir la continuité du service public de l’éducation, anticiper les tensions sociales et instaurer un dialogue sincère et durable avec les acteurs du secteur relèvent d’un devoir patriotique fondamental.
Or, cette anticipation a manifestement fait défaut. Les crises ne surgissent pas du jour au lendemain. Elles sont précédées de signaux clairs : alertes répétées des syndicats, fatigue des personnels, dégradation des conditions de travail, manque de moyens, réformes successives menées sans évaluation approfondie et consensuelle.
Ignorer ces signaux, retarder les décisions nécessaires ou privilégier des annonces symboliques plutôt que des mesures structurelles revient à laisser la situation se dégrader jusqu’au point de rupture.
Lorsque la crise s’installe, la réponse gouvernementale se limite alors fréquemment à des solutions d’urgence : plans improvisés, concessions tardives, promesses de réformes futures. Ces réponses peuvent apaiser temporairement les tensions, mais elles ne s’attaquent pas aux causes profondes du malaise.
Le sous-investissement durable, l’absence de vision à long terme et le déficit de confiance entre l’État et les acteurs de terrain continuent ainsi de fragiliser le système éducatif.
Assumer pleinement la responsabilité gouvernementale, c’est accepter que la solidité du service public repose d’abord sur des choix politiques clairs, anticipés et concertés. Sans cela, les crises se répètent et la lassitude s’installe.
Deuxièmement, le patriotisme ne saurait être à sens unique. Les syndicats et les enseignants, acteurs clés du système éducatif, portent également une responsabilité morale. Défendre des droits légitimes ne peut se faire au prix de l’avenir éducatif de milliers d’enfants.
Un patriotisme authentique implique de mesurer les conséquences de chaque action et de rechercher des formes de lutte compatibles avec la préservation de l’école comme bien commun.
Troisièmement, les parents et la société civile ne peuvent rester spectateurs. La banalisation des années scolaires chaotiques, l’acceptation résignée des interruptions répétées et l’indifférence face au risque d’année blanche traduisent une fatigue civique dangereuse.
Une nation qui s’habitue à l’échec de son système éducatif prépare son propre déclassement.
Enfin, la jeunesse gabonaise demeure la grande victime silencieuse de cette crise. Prise en otage d’un conflit qui la dépasse, elle voit ses repères se fragiliser et ses perspectives se réduire.
Lui proposer un patriotisme exigeant, fondé sur la connaissance, la responsabilité et l’effort, suppose d’abord de lui garantir une école fonctionnelle, stable et crédible.
Le développement du Gabon ne pourra se construire sur des calendriers scolaires bricolés et des années sacrifiées. Il exige un patriotisme lucide et responsable, capable de dépasser les postures et de placer l’éducation au-dessus des intérêts immédiats.
Face à la grève qui s’enlise et au spectre d’une année blanche, l’heure n’est plus aux discours, mais à un sursaut collectif. Défendre l’école aujourd’hui, c’est défendre le Gabon de demain.
Melissa BENDOME
Communicatrice
Experte Paix et Sécurité, Prévention et gestion des conflits


























