Mercredi, le 05 novembre 2025- Depuis Omar Bongo, le pouvoir gabonais s’est bâti sur une architecture hyperprésidentialiste. Le Président était perçu, non seulement comme le centre du pouvoir exécutif, mais aussi comme le point de convergence de toutes les allégeances : politiques, militaires, administratives et économiques. Cette centralisation a longtemps produit une illusion : celle que rien ne pouvait échapper au regard du chef.
Mais cette illusion a eu un coût :
elle a désinstitutionnalisé les contre-pouvoirs, et créé un système où l’information ne circule plus pour éclairer le président, mais pour le séduire ou le manipuler.
Ainsi, les “gadgets espions”, les dispositifs de surveillance et les technologies sécuritaires qui existaient déjà sous Omar Bongo — souvent importés de France, d’Israël ou de Chine — n’ont pas servi à protéger l’État, mais à protéger le régime. Ils n’étaient pas tournés vers la prévention des dérives, mais vers la neutralisation des ennemis politiques.
Sous Ali Bongo, cette confusion s’est accentuée. Les budgets astronomiques alloués à la sécurité étaient justifiés par la rhétorique de la “stabilité nationale”. En réalité, ils finançaient un appareil opaque où coexistaient renseignement militaire, espionnage politique, clientélisme et loyauté clanique.
Dans ce contexte, la sécurité du Président devient paradoxalement fragile. Pourquoi ? Parce que le système sécuritaire repose sur la fidélité personnelle et non sur la compétence ou la transparence. Le renseignement devient un outil de courtisanerie : on informe le chef non pas de ce qu’il doit savoir, mais de ce qu’il veut entendre.
Résultat : un président “protégé” de la réalité finit par être exposé aux manipulations de son entourage.
Les vidéos qui font la une sur les réseaux sociaux révèlent un autre phénomène : la mutation du contrôle symbolique à l’ère des réseaux sociaux.
Autrefois, l’État maîtrisait le récit national grâce à la radio, à la télévision et à la presse publique. Aujourd’hui, chaque citoyen est un média. Les téléphones portables ont transformé les citoyens en contre-espions du système, capables de dévoiler les coulisses du pouvoir.
Ce renversement symbolique fait qu’un simple enregistrement dans un bureau peut anéantir l’aura de sacralité du pouvoir. Le “chef”, jadis intouchable, devient un sujet d’observation et de moquerie. La peur change de camp, plus d’illusion.
C’est ce qu’on appelle en sciences politiques la désacralisation du pouvoir exécutif : un processus par lequel la figure présidentielle cesse d’incarner la verticalité, et devient un acteur faillible, visible, parfois ridicule.
Le fait que des magistrats et des officiers agissent dans les coulisses “au nom du président” traduit une perversion du sens de l’État. Dans un système démocratique sain, le magistrat agit au nom de la loi, et le militaire au nom de la nation.
Mais dans un système où le pouvoir personnel domine, le président devient la loi, et la nation se réduit à sa personne.
Ces scènes virales révèlent que l’appareil étatique est capturé par la logique de l’allégeance, non par celle du service public.
Et c’est là que le drame se joue : lorsqu’un régime confond loyauté et soumission, il engendre un écosystème de bassesses, d’humiliations et de déviances. Les serviteurs de l’État finissent par se comporter comme des vassaux dans une cour féodale.
Comment en est-on arrivé là ?
En trois mots : érosion, courtisanerie, opacité.
Érosion institutionnelle par ce que les institutions ont été vidées de leur substance au profit d’un exécutif tentaculaire.
Courtisanerie parce que les élites, obsédées par la faveur présidentielle, ont transformé la servitude en stratégie de carrière.
Opacité parce que l’absence de culture de reddition des comptes empêche toute surveillance citoyenne de la dépense publique, notamment dans les budgets sécuritaires.
Quand le contrôle ou l’illusion disparaît, les dérives deviennent spectaculaires et finissent, comme aujourd’hui, par éclater sur les écrans du monde entier.
Ce qui se joue ici dépasse le simple scandale médiatique. Ces vidéos des Bpngo Valentin exposent le vide moral et institutionnel au cœur du pouvoir gabonais. Elles posent une question vertigineuse : que vaut la sécurité d’un chef, quand elle repose sur un système que lui-même a contribué à fragiliser ?
Le paradoxe ultime, c’est que plus un régime dépense pour se protéger, plus il devient vulnérable, si ces dépenses ne s’accompagnent pas d’un renforcement éthique, institutionnel et républicain.
Ce scandale, s’il est lu avec lucidité, pourrait devenir un tournant civique : le moment où les Gabonais prennent conscience que la sécurité nationale ne dépend pas de gadgets espions, mais de la solidité morale et institutionnelle du pays.
Par Darlyck Ornel Angwe


























