Libreville, le 28 octobre 2025 — Pendant qu’on parle de rationaliser la fonction publique, les rangs des militaires, eux, s’épaississent. Et leurs budgets, gonflés comme des parachutes sous un vent politique favorable, explosent littéralement. En 2026, la Défense nationale s’offre une dotation record de 320 milliards de francs CFA. Oui, 320 milliards, dans un pays qui n’est en guerre contre personne — sinon contre la misère, l’analphabétisme et les hôpitaux fantômes. Voilà le premier symptôme d’une dérive militariste d’un État qui confond autorité et sécurité.
Comment expliquer qu’un État en pleine transition sociale et économique choisisse d’armer ses casernes plutôt que ses écoles ? De financer des treillis plutôt que des blouses blanches ? Ce paradoxe budgétaire en dit long sur la hiérarchie des priorités publiques. Pendant que les enseignants réclament des craies et les infirmiers des gants, les militaires, eux, reçoivent blindés et primes.
Selon les chiffres officiels, 36 % des agents publics se trouvent aujourd’hui dans les ministères de la Défense et de l’Intérieur. En clair, plus d’un fonctionnaire sur trois porte un uniforme. Pendant ce temps, les classes débordent d’élèves, les hôpitaux se vident de médecins, et les jeunes diplômés patientent dans les couloirs du chômage. Quelle rationalisation de la fonction publique quand les bras armés se multiplient et les cerveaux se raréfient ? Cette situation illustre une dérive militariste d’un État qui préfère muscler ses institutions plutôt que nourrir ses intelligences.
Le Gabon n’a pas de front militaire, mais il a des fronts humains béants : la pauvreté, le chômage, la dégradation du système éducatif et la fragilité sanitaire. Voilà les véritables champs de bataille. Et pourtant, c’est le ministère de la Défense qui reçoit les renforts !
Dans les écoles, on manque d’enseignants ; dans les dispensaires, les médecins désertent ; dans les hôpitaux, les équipements manquent. Le contraste est glaçant : le bruit des bottes couvre le silence des classes et des salles d’attente.
Ce n’est pas seulement une erreur budgétaire, c’est une faute morale et stratégique. Car un pays qui investit plus dans les armes que dans les cerveaux choisit la peur plutôt que le progrès.
Les armes ne produisent rien. Elles ne soignent pas, n’enseignent pas, ne créent pas de valeur. Elles rassurent le pouvoir, mais elles ne nourrissent pas le peuple.
Avec 320 milliards de francs CFA, on pourrait :
Recruter plus de 10 000 enseignants et réduire drastiquement la surcharge des classes ;
Construire des dizaines d’écoles et de centres de santé ;
Moderniser les hôpitaux et revaloriser les salaires des soignants ;
Offrir aux jeunes diplômés une véritable porte d’entrée dans la fonction publique utile, productive, sociale.
Mais non. L’État choisit la caserne.
Les dirigeants brandissent souvent la sécurité nationale comme justification. Mais de quelle sécurité parle-t-on ? La sécurité, c’est aussi celle de l’enfant qui doit étudier dans une classe décente, du malade qui doit être soigné à temps, du citoyen qui doit avoir confiance dans son avenir.
Un peuple affamé, sans emploi, sans éducation et sans soins est une bombe sociale à retardement, aucune armée, aussi équipée soit-elle, ne pourra la désamorcer.
Les économistes le répètent : chaque franc investi dans l’éducation rapporte trois fois plus à long terme qu’un franc dépensé dans la défense. L’histoire le prouve : les nations fortes ne sont pas celles qui brandissent des fusils, mais celles qui élèvent des consciences.
Ce budget 2026 est donc un signal inquiétant. Il témoigne d’un déséquilibre profond entre la logique du pouvoir et la logique du développement. On veut “réformer” la fonction publique, mais on ne réforme que ce qui dérange la masse civile, pendant que les dépenses militaires grossissent en silence. C’est là le signe manifeste d’une dérive militariste d’un État qui s’éloigne de ses citoyens.
Il est temps d’inverser la donne. Parce qu’un pays où la Défense avale plus que l’Éducation et la Santé réunies, ce n’est plus un État en marche, c’est un État sur le qui-vive, prisonnier de ses bottes.
Les armes rassurent les gouvernants.
L’éducation, elle, libère les peuples.
Entre la peur et le progrès, il faut choisir.
Par Darlyck Ornel Angwe


























