La pénurie de carburant observée à Libreville depuis un certain temps n’est pas une simple difficulté d’approvisionnement. Elle constitue un révélateur des fragilités structurelles d’une économie. Le carburant joue en effet un rôle transversal dans le système productif. Il permet la mobilité des travailleurs, l’acheminement des marchandises et l’approvisionnement des commerces. Il alimente aussi les équipements de secours et la circulation entre les espaces économiques.
Dès lors, une perturbation de son approvisionnement produit rapidement des effets en chaîne. Ces effets dépassent largement le secteur énergétique. Cette interdépendance entre infrastructures, entreprises et réseaux fonde l’analyse de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Christopher et Peck (2004) l’ont développée. Ainsi, une économie dépend d’un intrant essentiel dont l’accès devient incertain. Elle découvre alors ses limites face au choc, même lorsque l’essentiel fonctionne encore.
Une chaîne d’approvisionnement et un paradoxe énergétique
La première vulnérabilité réside dans la structure même de la chaîne d’approvisionnement des produits pétroliers. Plusieurs maillons doivent fonctionner simultanément, de l’importation au stockage puis à la distribution. Une perturbation sur l’un d’eux provoque donc une rupture de disponibilité en aval. Christopher et Peck (2004) montrent que la résilience dépend de la visibilité, de la flexibilité et de la coordination. Elle dépend de solutions alternatives.
Le Gabon demeure confronté à un paradoxe énergétique. Être un pays producteur de pétrole ne signifie pas disposer d’une sécurité parfaite. La production de brut, le raffinage, le stockage et la distribution sont des fonctions différentes. Autrement dit, une ressource naturelle abondante ne garantit pas la continuité de l’approvisionnement domestique. Rodrik (2004) l’explique : la transformation structurelle dépend de capacités productives réelles, diversifiées et suffisamment robustes.
Stocks stratégiques et concentration géographique
La question des stocks constitue un deuxième facteur déterminant. Une économie résiliente doit continuer à fonctionner pendant une perturbation. Ainsi, il faut concevoir le stock stratégique comme une capacité d’absorption du choc. Sheffi (2005) montre que la résilience repose sur la capacité à absorber une perturbation. Le système doit aussi maintenir ses fonctions essentielles. La question pertinente porte donc précisément sur les jours d’autonomie effective.
La concentration géographique de l’activité économique constitue aussi une source de vulnérabilité. L’essentiel des activités administratives, commerciales, financières et de services se trouve dans une même agglomération. Un choc sur les transports ou l’énergie peut alors devenir systémique. Martin (2012) souligne que la résilience d’un territoire dépend de la diversité de sa structure économique. Elle dépend de son aptitude à se réorganiser après un choc.
Des coûts de mobilité aux prix des biens
Le carburant agit comme un intrant intermédiaire. Sa disponibilité conditionne la production de nombreux biens et services. Leontief (1986) montre qu’une perturbation affectant un intrant essentiel se transmet à l’ensemble du système productif. Les premières conséquences apparaissent alors dans les coûts de mobilité. Les files d’attente, les heures de travail perdues et les retards de livraison constituent des coûts économiques. Ménages et entreprises les supportent.
Williamson (1985) montre que l’incertitude génère des coûts de transaction invisibles dans les prix. Le véritable coût du choc comprend donc le coût monétaire et le coût du temps. Ensuite, cette hausse se transmet au prix des biens et services. Samuelson et Nordhaus (2010) décrivent ce mécanisme. Les entreprises doivent alors arbitrer entre réduction de leur marge, augmentation des prix ou diminution de leur activité.
Perte de productivité et compétitivité en recul
La pénurie provoque aussi une perte de productivité. Un salarié en retard, un véhicule immobilisé ou une livraison reportée représentent des ressources inutilisées. Le choc ne détruit pas immédiatement le capital physique, mais il réduit son taux d’utilisation. Solow (1956) rappelle que la croissance dépend de l’utilisation efficace des facteurs de production. Ainsi, une perturbation durable empêche le capital et le travail de fonctionner pleinement.
Cette dégradation affecte directement la compétitivité du Gabon. Une entreprise ne peut être durablement compétitive avec des coûts logistiques élevés et des délais imprévisibles. La compétitivité repose aussi sur la qualité de l’environnement productif. Porter (1990) souligne que l’avantage concurrentiel dépend de la productivité des entreprises. Une infrastructure peu prévisible devient donc un handicap structurel pour les entreprises face à la concurrence régionale et internationale.
Diversification économique et attractivité des investisseurs
Le problème dépasse le seul secteur des transports. Il touche la diversification économique. Une stratégie de diversification suppose un accès régulier aux infrastructures, à l’énergie, aux transports, au financement et aux marchés. Rodrik (2004) montre que la transformation structurelle exige de réduire les contraintes qui empêchent l’apparition de nouvelles activités productives. Sinon, les activités agricoles, industrielles ou touristiques deviennent alors plus coûteuses et plus risquées.
La question est également celle de l’attractivité économique. Un investisseur évalue aussi la prévisibilité de l’environnement dans lequel il utilisera son capital. Une infrastructure incertaine augmente le risque opérationnel. Elle peut donc modifier la décision d’investissement. North (1990) souligne que les institutions et les règles réduisent l’incertitude et guident les décisions d’investissement. La sécurité énergétique doit ainsi devenir une composante de l’environnement institutionnel de l’investissement.
Stocks, redondance et portefeuille : trois premières réponses
Face à cette situation, le Gabon devrait renforcer la capacité d’absorption du système. La première réponse consiste à fixer un niveau minimal de stocks correspondant à plusieurs jours d’autonomie. Il faut aussi établir des seuils d’alerte et prévoir un réapprovisionnement automatique. La deuxième réponse consiste à introduire davantage de redondance. Dépendre d’un seul fournisseur ou d’un seul itinéraire augmente mécaniquement la vulnérabilité de la chaîne.
La diversification des fournisseurs et des itinéraires réduit le risque d’une rupture généralisée. Christopher et Peck (2004) citent la redondance, la flexibilité et la collaboration. La troisième réponse porte sur l’articulation entre raffinage, importation et stockage. Le but n’est pas une autarcie énergétique irréaliste. Ainsi, production nationale, importations et réserves se complètent. Markowitz (1952) montre que la diversification réduit le risque global d’un portefeuille d’actifs.
Information et territoire : deux autres réponses
La quatrième réponse concerne l’information. Il est difficile de piloter une chaîne énergétique sans connaître les stocks, la consommation, les arrivages et les délais. La transformation numérique devient alors un véritable instrument de résilience. Elle permet de suivre les flux et d’anticiper les ruptures. La cinquième réponse doit enfin être territoriale. La réduction de la vulnérabilité de Libreville ne peut reposer sur l’augmentation des capacités d’approvisionnement.
Elle suppose de développer progressivement des pôles économiques, agricoles, industriels et logistiques. Une économie répartie dispose de plusieurs points d’appui et absorbe mieux un choc local. Martin (2012) considère que la résilience territoriale dépend de la capacité à se réorganiser après un choc. Ainsi, la pénurie peut devenir un signal économique. Elle invite donc à dépasser une conception strictement réactive de la gestion des crises.
Vers une véritable politique de résilience économique
Une économie résiliente n’est pas une économie qui ne subit jamais de perturbations. C’est une économie capable de les absorber sans interruption majeure de ses fonctions essentielles. Elle sait ensuite s’adapter et se réorganiser. Sheffi (2005) estime que la capacité à faire face aux ruptures peut devenir une source d’avantage compétitif. L’enjeu pour le Gabon est donc de passer à une véritable politique de résilience.
Cette politique devrait intégrer la sécurité énergétique, la diversification des approvisionnements, les réserves stratégiques et la modernisation logistique. Elle devrait aussi inclure la digitalisation du suivi des flux et la diversification territoriale. En définitive, la pénurie révèle moins une insuffisance ponctuelle qu’un problème de robustesse du système économique. La réponse consiste donc à construire une économie où la rupture d’un maillon ne désorganise plus tout.












































