Dans les ruelles encore embrumées de Libreville, un murmure s’élève, se transforme en clameur, puis en fracas. Un homme, silhouette furtive accusée de vol, se retrouve happé par une marée humaine. Les cris se mêlent aux coups, la rumeur devient vérité et la sentence tombe sans robe noire ni marteau de juge. Ici, la justice ne porte pas de toge : elle s’incarne dans la colère d’une foule qui se croit gardienne de l’ordre.
À Mindoubé 1, le 28 janvier, l’aube n’a pas seulement dévoilé le ciel. Elle a révélé une fracture profonde : celle entre citoyens et institutions. Un jeune inconnu, surpris dans une tentative d’effraction, n’a pas eu droit à l’attente ni à l’écoute. La foule, grossissant à chaque minute, a décidé que la peur devait changer de camp. Mais derrière ce tumulte, une énigme persiste : qui juge vraiment, et au nom de quoi ?
Les habitants, témoins et acteurs, oscillent entre justification et regret. Nguema raconte la scène comme une tragédie dont elle ne peut se détacher. Guy-Roger, père de famille, avoue une lassitude : porter plainte, attendre, voir les mêmes visages revenir, recommencer. Alors, l’illusion d’une justice immédiate s’impose, comme un remède amer à l’impuissance. Pourtant, ce remède est poison : en punissant sans loi, la foule s’installe dans l’illégalité qu’elle prétend combattre.
Le droit, lui, reste implacable. « Nemo audito propriam turpitudinem » : nul ne peut se faire justice soi-même. Mais ce principe, gravé dans les textes, se heurte à une réalité où la peur et la frustration dictent les gestes. Le Gabon, contrairement à certains pays voisins, n’a jamais reconnu la justice populaire. Ici, seul l’État est censé trancher.
Alors, la question demeure, suspendue comme une énigme : que vaut une loi si elle n’est pas ressentie comme protectrice ? Tant que la confiance ne sera pas restaurée, chaque cri dans la nuit pourra devenir un tribunal improvisé. Et dans ce théâtre de stupeur, c’est l’État de droit qui vacille, fragile, menacé par l’ombre de la foule.


























