Le récent incident impliquant le bateau Victoria, survenu le dimanche 7 décembre 2025 lors de sa traversée entre Port-Gentil et Libreville, a remis en lumière les fragilités persistantes de la sécurité maritime au Gabon. Alors que l’embarcation de la compagnie Logimar 241 heurtait une épave flottante, les 312 passagers ont vécu un moment de frayeur intense, heureusement épargné de conséquences humaines dramatiques. Cet épisode, bien que sans blessure grave, révèle l’ampleur des défis auxquels le pays demeure confronté pour garantir des déplacements maritimes fiables et sûrs.
Au-delà de l’émotion suscitée, l’incident interroge le rôle stratégique que devrait jouer la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (C2N2I) dans la protection et l’organisation du trafic maritime national. Dans un État où le transport aérien a bénéficié d’un soutien visible avec Fly Gabon, et le ferroviaire avec Setrag, il apparaît paradoxal que le secteur maritime reste encore majoritairement confié à des opérateurs privés, malgré son importance pour l’économie et la cohésion territoriale. Le drame d’Esther Miracle de mars 2023 ne doit plus se reproduire dans nos eaux.
Le choc subi par le bateau Victoria met également en évidence la problématique préoccupante des épaves abandonnées le long du littoral gabonais. Véritables menaces errantes, elles compromettent non seulement la sécurité des navires mais aussi l’équilibre environnemental d’écosystèmes déjà fragilisés. Plusieurs zones côtières sont régulièrement décrites comme de véritables dépotoirs marins, appelant une action énergique de l’État pour restaurer un espace maritime sain.
À cet égard, le renforcement de la C2N2I apparaît comme une nécessité stratégique. Une compagnie nationale solide, dotée de moyens modernes et d’un cadre réglementaire efficace, pourrait sécuriser les liaisons intérieures vers Lambaréné, Cocobeach ou Port-Gentil, tout en développant une présence affirmée dans la sous-région auprès de partenaires tels que le Cameroun, le Nigéria, la Côte d’Ivoire ou la République démocratique du Congo. Au-delà du continent, le pavillon gabonais pourrait également se hisser sur les routes reliant la Chine, l’Indonésie, l’Inde, l’Australie, la Malaisie, la France, la Corée du Sud, les États-Unis ou les Pays-Bas, autant de nations avec lesquelles le pays entretient déjà des échanges maritimes significatifs.
En s’inspirant de modèles internationaux tels que CMA CGM en France, COSCO Shipping en Chine, Maersk au Danemark ou encore les groupes japonais NYK et MOL, le Gabon pourrait bâtir une véritable puissance maritime publique. Une telle ambition s’inscrirait dans la dynamique déjà amorcée par des pays africains comme l’Afrique du Sud, qui a récemment créé sa flotte nationale SASCO, ou la Guinée avec GUITRAM, désireuse de maîtriser l’exportation de ses ressources stratégiques.
L’incident du bateau Victoria doit ainsi agir comme un catalyseur d’engagement public. Le Gabon se trouve à un tournant décisif : investir dans des infrastructures maritimes modernes, renforcer la C2N2I et instaurer une surveillance rigoureuse de ses eaux constitue la voie la plus sûre pour protéger les passagers, valoriser son économie bleue et affirmer sa souveraineté maritime. La sécurité en mer n’est pas seulement un enjeu technique ; elle représente un pilier essentiel du développement national, appelant une volonté politique résolue et durable.
Pour atteindre cet objectif, il est indispensable que l’État engage une réforme globale du cadre maritime, incluant la modernisation des ports, la formation des équipages, l’adoption de technologies de surveillance avancées et la mise en place de protocoles de gestion des risques adaptés aux réalités du Golfe de Guinée. Une telle démarche permettrait également de renforcer la confiance des usagers, des partenaires économiques et des investisseurs internationaux. En affirmant une vision claire et ambitieuse, le Gabon poserait les fondations d’un secteur maritime robuste, capable d’assurer non seulement la sécurité des personnes, mais aussi la prospérité durable de l’ensemble du territoire. Cette orientation stratégique renforcerait durablement la résilience nationale face aux défis maritimes contemporains majeurs.
Par Yann Yorick Manfoumbi Manfoumbi


























