Libreville, le 03 mai 2026- Dans un élan que d’aucuns qualifieront de volontariste, d’autres de précipité, l’État gabonais a institué le port obligatoire de la tenue traditionnelle chaque vendredi dans l’administration publique. Une décision à forte charge symbolique, certes, mais dont la mise en œuvre soulève une série de paradoxes qu’il serait imprudent d’ignorer.
Car enfin, n’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs que d’imposer une tenue traditionnelle africaine dont la définition même reste en suspens ? Le concours national censé déterminer les contours de cette fameuse “tenue traditionnelle gabonaise” n’a pas encore livré ses conclusions. Dès lors, une question s’impose avec une acuité presque dérangeante : que demande-t-on exactement aux agents publics de porter comme tenu africaine? Une idée encore en gestation ? Une identité textile en cours d’invention ? Ou, plus simplement, une approximation tolérée faute de mieux ?
Cette indétermination ouvre la voie à une seconde interrogation, plus structurelle : le Gabon dispose-t-il réellement des capacités productives pour soutenir une telle politique ? La filière textile nationale demeure embryonnaire, sinon marginale. À défaut d’une industrie locale structurée, les tissus — souvent assimilés à tort à une africanité homogène — proviennent majoritairement de circuits extérieurs, notamment ouest-africains ou asiatiques. Dans ces conditions, la mesure, censée valoriser le “local”, risque paradoxalement d’alimenter des économies étrangères.
La question des acteurs n’est pas moins cruciale. Combien de couturiers gabonais sont aujourd’hui en mesure de répondre à une demande nationale régulière et potentiellement massive pour la tenue traditionnelle pour le vendredi ? Et parmi eux, combien disposent des moyens techniques, financiers et logistiques pour produire à grande échelle sans compromettre la qualité ? À défaut de réponses claires, le marché pourrait être rapidement investi par des artisans ou commerçants venus d’ailleurs, plus organisés, mieux structurés, et souvent déjà implantés. Le risque est alors évident : que la politique de valorisation culturelle devienne, en pratique, un levier d’enrichissement exogène.
Mais au-delà de l’économie, c’est la question identitaire qui affleure, plus profonde encore. Qu’est-ce que la “tenue traditionnelle gabonaise” ? À cette interrogation, peu de citoyens seraient capables de répondre avec précision. Les pagnes dits “africains” qui circulent largement dans les marchés sont souvent d’origine étrangère, et leur appropriation locale relève davantage de l’usage que de l’ancrage culturel. Autrement dit, on porte africain sans nécessairement porter gabonais. Et dans ce flou, l’injonction vestimentaire risque de produire une uniformité de façade, déconnectée des réalités culturelles propres aux différentes ethnies du pays.
Il y a là un enjeu de fond : une identité ne se décrète pas, elle se construit, se transmet, se vit. Elle suppose un travail en amont, de recherche, de pédagogie, de valorisation des savoirs endogènes, sans lequel toute tentative d’institutionnalisation peut sonner creux. Imposer le pagne sans en expliquer l’histoire, sans en définir les codes, sans en structurer la production, revient à habiller le corps administratif sans nourrir l’âme culturelle.
En définitive, la mesure du “vendredi en tenue traditionnelle” pourrait être une belle idée… à condition d’en inverser la logique : commencer par définir, produire, enseigner, puis seulement ensuite, généraliser. Car à vouloir aller trop vite, on risque de transformer une ambition identitaire en simple exercice de style.
Comme le dit avec malice un proverbe de Lambaréné :
« Quand on coud le pantalon avant de mesurer la taille, on finit toujours par marcher en le tenant. »











































