Dans une tribune libre intitulée » De l’annonce à l’action : la Transition gabonaise face au test de crédibilité » , Mélissa Bendome, communicatrice et experte en paix, sécurité et gestion des conflits à l’Union Africaine, propose une analyse rigoureuse et approfondie, offrant des éclairages précis et pertinents, destinés à éclairer les décisions du Conseil des ministres du jeudi 18 décembre 2025.
Mon analyse et décryptage du Communiqué final du Conseil des Ministres de ce 18 décembre 2025
Portée politique : la mise en scène de la fin de la Transition
Le communiqué inscrit clairement le Conseil des ministres du 18 décembre 2025 comme un moment charnière de la Transition. Le pouvoir cherche à produire un récit de clôture maîtrisée : l’installation progressive des institutions (Sénat, Cour constitutionnelle, CESEC, futur gouvernement) est présentée comme une chaîne logique et irréversible vers la normalité constitutionnelle ; le vocabulaire employé (« phase terminale », « ultime étape », « pleine normalité ») vise à rassurer les partenaires nationaux et internationaux, tout en légitimant l’autorité actuelle.
L’appel à la « responsabilité collective » et à la « stabilité institutionnelle » n’est pas neutre : il fonctionne comme un signal politique de discipline, invitant les acteurs sociaux, politiques et administratifs à éviter toute contestation susceptible de fragiliser la séquence finale de la Transition.
Lecture critique :
Cette normalisation annoncée repose davantage sur une construction institutionnelle formelle que sur un débat public élargi. La question de l’appropriation citoyenne de cette fin de Transition reste en suspens.
Fiscalité et gouvernance : la taxe d’habitation comme test de crédibilité
Le traitement de la taxe forfaitaire d’habitation est central, car il touche directement les ménages. Le Chef de l’État adopte une posture à double registre : reconnaissance explicite des risques de fraude (trafics de compteurs, contournements) ; exigence de traçabilité et d’affectation visible des recettes.
Ce discours marque une rupture avec les pratiques passées, où l’impôt était souvent perçu comme : injuste, opaque, sans retombées tangibles pour les citoyens.
Enjeu majeur :
La taxe devient un instrument de reconquête de la confiance fiscale. Si les recettes ne produisent pas rapidement des améliorations visibles (voirie, éclairage, salubrité), elle risque au contraire de cristalliser un rejet social durable.
Souveraineté économique : rupture assumée ou repositionnement pragmatique ?
Le Conseil des ministres affirme une orientation forte vers la reprise en main de l’économie nationale, autour de trois axes :
Secteur minier
Audit et publication des conventions minières (2010–2024) : signal de transparence et de rupture avec les arrangements opaques du passé.
Participation minimale de l’État (10 %) : volonté de garantir un retour financier et stratégique.
La relance de Belinga, pilotée par une task-force présidentielle, symbolise une centralisation du contrôle stratégique au sommet de l’État.
Point de vigilance :
Sans capacités techniques solides et gouvernance rigoureuse, la participation de l’État peut devenir formelle, voire source de nouvelles rentes.
Gabonisation économique
La volonté de gaboniser la revente du ciment et d’autres secteurs clés traduit : un discours de souveraineté économique, une réponse aux frustrations liées à la domination perçue d’opérateurs étrangers.
Risque :
Une gabonisation mal encadrée peut conduire à des oligopoles nationaux inefficients, si elle ne s’accompagne pas de concurrence réelle et de compétences.
Jeux de hasard
La reprise en main publique du secteur combine : logique morale (risques sociaux), logique budgétaire (récupération de recettes).
C’est un choix politiquement populaire, mais techniquement complexe à mettre en œuvre.
Modernisation de l’État : promesse de rupture administrative
La digitalisation est présentée comme « irréversible », ce qui traduit une volonté de transformation structurelle : état civil, fiscalité, santé, transports, ports.
L’objectif affiché est double : réduire les lourdeurs et la corruption, améliorer le service aux usagers.
Limite structurelle :
La réussite dépendra de la formation des agents, de l’interopérabilité des systèmes et de la continuité politique. La digitalisation ne produit pas automatiquement de la bonne gouvernance.
Mesures sociales, discipline et autorité de l’État
Les décisions sociales (formation des enseignants, plan sanitaire à Melen) servent à ancrer le discours de souveraineté dans le quotidien des citoyens.
Parallèlement, les suspensions de hauts responsables et le renforcement des organes de contrôle participent d’un message clair :
l’État entend restaurer la discipline administrative et rompre avec l’impunité.
Sur le plan international, la réponse de réciprocité aux restrictions américaines affirme une posture de fermeté diplomatique, tout en évitant l’escalade.
Ce qu’il faut retenir : un tournant discursif à l’épreuve du réel
Ce Conseil des Ministres dessine une ligne politique cohérente : autorité de l’État, souveraineté économique, exigence de résultats concrets.
Cependant, l’enjeu fondamental n’est plus l’annonce, mais l’exécution mesurable : rapidité des effets visibles, transparence réelle, capacité à éviter la reproduction des pratiques anciennes sous un nouveau discours.
Pour les Gabonais, la Transition ne sera jugée ni sur ses intentions ni sur ses institutions, mais sur l’impact tangible de ces décisions sur la vie quotidienne.
Melissa Bendome
Communicatrice
Expert Paix et Sécurité, Prévention et gestion des conflits auprès de l’Union Africaine


























