Les rues de Bamenda sont sous haute surveillance. Policiers et militaires multiplient les patrouilles depuis plusieurs jours dans cette ville qui s’apprête à accueillir le pape Léon XIV. Un calme relatif règne en surface, mais la réalité du terrain raconte une autre histoire : celle d’une région meurtrie par un conflit armé qui s’étire depuis 2017.
C’est ici que des indépendantistes ont proclamé la « République d’Ambazonie », revendiquant la sécession des deux régions anglophones du Cameroun. Une aspiration née d’une frustration profonde : dès fin 2016, des enseignants et des avocats anglophones dénonçaient l’emprise croissante du pouvoir central francophone sur leurs systèmes juridique et éducatif. La répression violente de leurs manifestations a tout embrasé.
Des civils broyés entre deux feux
Depuis le début du conflit, au moins 6 000 personnes ont perdu la vie, selon les estimations de l’ONU. Les populations civiles sont prises en étau entre les exactions des groupes séparatistes et les violences imputées aux forces de sécurité gouvernementales.
Giovanni Mbuna, 36 ans, en sait quelque chose. En novembre 2023, six hommes ont intercepté son véhicule et l’ont enlevé avec deux proches. Détenu et maltraité pendant trois jours, sa libération a nécessité une rançon de 4 millions de francs CFA, environ 6 000 euros, réunie en vendant sa voiture et en faisant appel à sa famille.
Son cas n’est pas isolé. Certains groupes armés prélèvent des taxes sur les foyers, extorquent les habitants à chaque événement de la vie, mariage, funérailles, ouverture d’un commerce, et multiplient les enlèvements contre rançon.
Les forces gouvernementales ne sont pas exemptes de reproches. En 2020, des soldats ont tué au moins 21 civils, dont des femmes enceintes et des enfants, à Ngarbuh. Fait rare, trois militaires ont été condamnés à des peines de prison ferme en février 2025.
Résultat : plus de 330 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays et plus de 100 000 ont fui au Nigeria voisin.
Une visite papale comme catalyseur de paix ?
Pour la première fois depuis le début du conflit, séparatistes, autorités religieuses et gouvernement semblent partager un même souhait : que la visite du pape ouvre une brèche vers le dialogue. Le groupe Unity Warriors of Ambazonia appelle le pontife à pousser Yaoundé à reprendre des négociations de fond. L’archevêque Samuel Kleda, lui, espère que la rencontre entre Léon XIV et le président Paul Biya permettra d’échanger sur des « suggestions » concrètes.
Mais pour Joseph Awah Fru, avocat engagé auprès des leaders séparatistes emprisonnés, aucune réconciliation durable n’est possible sans aborder les causes profondes : marginalisation identitaire, décolonisation inachevée, tentative d’assimilation culturelle.
La venue du pape ne résoudra pas en quelques heures ce que dix ans de violence n’ont pas réglé. Mais elle offre peut-être au Cameroun anglophone ce dont il manque cruellement : un moment où tout le monde, enfin, parle le même langage.


























