Alors que Brice Clotaire Oligui Nguema vient d’être élu président de la République, entérinant la fin d’une transition militaire controversée, l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie By Nze multiplie les sorties critiques. Sa dernière déclaration, dans L’Union, affirmant qu’il refuse de déposer ses comptes de campagne devant une Cour des comptes « sortie de ses missions », a des airs de révolte institutionnelle. Mais au-delà de la forme élégante, le fond mérite une lecture en profondeur, tant il révèle les fractures de la mémoire politique gabonaise.
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Il faut rappeler que Bilie By Nze n’est pas un opposant surgit du froid, mais un produit pur jus du système Bongo. Ministre dès 2006, conseiller spécial, porte-parole du gouvernement, ministre de la Communication, puis Premier ministre jusqu’au coup d’État du 30 août 2023… il a incarné pendant plus de quinze ans la verticalité autoritaire et centralisée du pouvoir.
Aujourd’hui, il se dresse contre un régime de transition qui prétend « restaurer les institutions ». Cette posture soulève une tension : peut-on dénoncer la dérive d’un système alors qu’on a soi-même contribué à le construire ? La critique devient alors un exercice de funambule : l’ancien homme fort doit se réinventer en veilleur d’institutions, sans passer pour un hypocrite.
L’élection d’Oligui Nguema, bien que placée sous le sceau d’un scrutin encadré, reste fortement contestée dans son fondement démocratique, notamment à cause de l’exclusion d’adversaires politiques, du flou électoral, et d’un contexte militarisé. Bilie By Nze dénonce cela, mais avec une rhétorique d’ancien notable, pas de révolutionnaire.
En attaquant la Cour des comptes, il ne vise pas seulement une institution : il critique l’instrumentalisation des organes de contrôle au service d’un pouvoir en quête de légitimité, comme si le pouvoir transitoire voulait habiller une démocratie fragile avec des vêtements de magistrature trop grands.
Mais là encore, la posture est ambivalente : qui, mieux que lui, sait combien les institutions peuvent être instrumentalisées, lui qui fut au sommet du régime d’Ali Bongo ? Son combat pour la légalité semble sincère, mais il porte l’ombre de l’ancien ordre.
En disant « ne pas faire semblant », Bilie By Nze appelle à une clarification des rôles institutionnels. Il refuse que la Cour des comptes serve de caution à une transition qu’il juge dévoyée. Mais derrière cette posture, se cache une crainte plus profonde : celle de voir le pouvoir actuel se doter d’un vernis républicain, là où lui-même est désormais relégué au rang de spectateur critique.
C’est une bataille pour le récit du pouvoir : qui peut parler au nom de la République ? Qui peut dire ce qui est conforme ou non ? Dans un pays où la démocratie a souvent été un rituel sans pluralisme réel, la parole de Bilie By Nze sonne comme celle d’un ancien prêtre qui critique la liturgie depuis le parvis de l’église.
Le Gabon, depuis la transition d’août 2023, donne l’image d’un pays qui cherche à changer sans rompre, transformer sans avouer l’échec, moderniser sans désacraliser le pouvoir. L’élection d’Oligui semble être moins une naissance démocratique qu’un aggiornamento encadré, où les anciens hommes du régime sont priés de se taire, sauf s’ils jouent les chantres modérés d’un réformisme contrôlé.
Bilie By Nze refuse ce rôle. Il ne veut pas être le figurant d’une pièce dont il connaît les coulisses. Son refus de déposer ses comptes n’est pas une désobéissance frontale, mais une manière de montrer que la scène institutionnelle est mal écrite, et que le public – le peuple – mérite un vrai scénario républicain.
Le paradoxe Bilie-By-Nze est là : un ancien pilier de l’ordre ancien qui se veut conscience critique du présent, un homme de l’État qui refuse le décor de l’État, un acteur majeur devenu spectateur lucide. Il nous rappelle que dans les transitions politiques, le plus difficile n’est pas de remplacer les hommes, mais de redéfinir les règles du jeu.
Son propos n’est pas qu’un refus administratif. Il est le symptôme d’un pays où les institutions sont souvent des masques, et où l’habillage du pouvoir l’emporte encore sur sa substance.
Et dans ce théâtre post-révolutionnaire où chacun rejoue son rôle ou cherche un nouveau costume, Bilie By Nze a choisi d’être le miroir, quitte à refléter aussi ses propres contradictions.










































