Il y a des décisions qui font tache d’huile. Celle prise le 17 février 2026 par la Haute autorité de la communication du Gabon — suspendre les réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national — est en train de se transformer en modèle régional, ou du moins en miroir dans lequel d’autres États commencent à se regarder. À Kinshasa, lors de la 80e réunion ordinaire du Conseil des ministres tenue le 27 février 2026, le président Félix Tshisekedi a instruit son gouvernement d’élaborer des mécanismes d’encadrement de l’espace numérique, pouvant aller, selon ses propres termes, jusqu’à des « mesures restrictives proportionnées ». La RDC n’a pas encore appuyé sur l’interrupteur, mais elle pose déjà la main dessus.
L’argument brandi par Kinshasa ressemble à une partition déjà jouée ailleurs : les plateformes numériques seraient devenues des champs de bataille informationnels, des terreaux fertiles pour la désinformation, les discours de haine et l’incitation aux troubles. Deux ministres ont été mandatés comme des sentinelles juridiques, celui de la Justice et celui de l’Économie numérique, pour bâtir un arsenal légal capable de contenir ces dérives sans, officiellement, étouffer les libertés fondamentales. Le Code du numérique, déjà adopté mais endormi comme un lion qui n’a jamais rugit, devra être réveillé, vulgarisé auprès des institutions, des magistrats et du grand public. Des campagnes pédagogiques sont promises, des modules sur le numérique responsable annoncés dans les écoles et universités, intégrant même les enjeux liés à l’intelligence artificielle. Un programme ambitieux sur le papier, encore flou dans ses contours concrets.
Car c’est précisément là que le bât blesse. Les modalités d’application demeurent aussi indéterminées qu’un horizon par temps de brume. Les ministres concernés devront remettre un rapport d’exécution tous les quinze jours. Mais entre les rapports et la réalité du terrain, il y a souvent un gouffre que les bonnes intentions peinent à combler. La RDC n’annonce pas de coupure générale immédiate — elle se prépare juridiquement à pouvoir frapper si elle le juge nécessaire. L’expression « mesures restrictives proportionnées » fonctionne comme un couteau suisse : elle peut tout signifier, et donc ne rien garantir.
Ce glissement progressif révèle une transformation profonde dans la manière dont plusieurs États d’Afrique centrale appréhendent désormais l’espace numérique. Les réseaux sociaux ne sont plus simplement des outils de communication : ils sont devenus un enjeu de souveraineté, de sécurité intérieure et de contrôle du récit public. Le Gabon a tracé le sillon. La RDC, les yeux rivés sur ce précédent régional, s’apprête peut-être à y planter ses propres graines. L’Afrique centrale numérique retient son souffle.


























