Libreville, le 30 mars 2026- Une publication récente de Jo Dioumy Moubassango, diffusée sur Facebook, soulève avec acuité une question aussi sensible que structurante pour l’avenir du tissu économique gabonais : celle de la transmission du savoir entrepreneurial par les figures majeures de la réussite nationale. Derrière le ton mesuré mais ferme de l’auteur, se dessine une critique plus profonde du rapport entre élites économiques et jeunesse.
L’argument central est limpide : les grands noms des affaires au Gabon – tels que Michel Essonghe, Christian Kerangall, Henri-Claude Oyima, Jean-Baptiste Bikalou ou encore Alain-Claude Kouakoua – brillent davantage par leur réussite que par leur présence dans les espaces publics de transmission du savoir. Conférences, ateliers, séminaires accessibles à la jeunesse : autant de cadres où leur parole se fait rare, voire inexistante selon l’auteur.
Cette observation appelle plusieurs niveaux d’analyse
D’abord, elle met en lumière une fracture silencieuse entre réussite économique et responsabilité sociale. Dans de nombreuses économies émergentes, les grands capitaines d’industrie jouent un rôle de “passeurs d’expérience”, contribuant à structurer une culture entrepreneuriale nationale. L’absence apparente de cette dynamique au Gabon, si elle est avérée, pourrait traduire une conception encore individualiste de la réussite, où l’ascension personnelle ne s’accompagne pas nécessairement d’un devoir de transmission.
Ensuite, la critique de Jo Dioumy Moubassango valorise en creux une catégorie souvent marginalisée : celle des “petits entrepreneurs”. Ces derniers, selon lui, seraient paradoxalement les plus enclins à partager leurs expériences, malgré des parcours moins spectaculaires. Ce renversement des rôles interroge. Faut-il y voir une plus grande proximité avec les réalités quotidiennes des jeunes ? Ou une volonté de légitimation sociale par le partage, là où les grandes fortunes n’en ressentiraient plus le besoin ?
Par ailleurs, l’exigence formulée à l’endroit des grandes figures économiques repose sur une idée forte : l’impact symbolique. Entendre Henri-Claude Oyima ou Christian Kerangall retracer leurs échecs, leurs arbitrages et leurs stratégies aurait, selon l’auteur, une portée mobilisatrice bien supérieure à celle de discours plus modestes. Il ne s’agit donc pas seulement de transmettre des compétences, mais d’incarner des trajectoires, de rendre tangible la possibilité de réussir dans un environnement souvent perçu comme contraignant.
Toutefois, une analyse rigoureuse impose de nuancer. L’absence de visibilité publique ne signifie pas nécessairement absence d’engagement. Nombre de dirigeants privilégient des actions discrètes : mentorat privé, financement de projets, interventions dans des cercles restreints. Le reproche formulé pourrait ainsi relever moins d’un déficit réel de transmission que d’un déficit de communication ou d’accessibilité.
En définitive, la prise de position de Jo Dioumy Moubassango agit comme un révélateur. Elle pose la question essentielle du rôle sociétal des élites économiques dans un pays en quête de diversification et d’émancipation entrepreneuriale. Faut-il institutionnaliser cette transmission ? Encourager, voire inciter, les grandes figures à s’exposer davantage ? Ou repenser les canaux de diffusion du savoir pour les rendre plus inclusifs ?
Au-delà des personnes citées, c’est bien une culture de la réussite partagée qui est en jeu. Car une économie ne se construit pas seulement sur des succès individuels, mais sur la capacité de ces succès à inspirer, structurer et élever les générations suivantes.


























