Depuis son élection, le président Brice Clotaire Oligui Nguema incarne, aux yeux des Gabonais, une rupture avec les pratiques passées, marquées par la mauvaise gouvernance, l’opacité et le laxisme administratif. L’une des promesses les plus fortes de son programme repose sur l’amélioration de l’accès à l’eau et à l’énergie. C’est dans ce contexte que surgit la crise actuelle de l’électricité, marquée par des coupures massives, imprévisibles et prolongées, notamment dans le Grand Libreville. Une situation qui perturbe non seulement le quotidien des ménages, mais aussi le fonctionnement d’institutions essentielles comme les hôpitaux, les commerces, les administrations et les écoles.
Alors que la population, déjà éprouvée par l’inflation et la précarité économique, attendait des améliorations concrètes post-élection, cette recrudescence de délestages a l’effet d’un choc. Pour certains, c’est l’illustration d’un retour brutal à la réalité ; pour d’autres, un sabotage délibéré. C’est d’ailleurs la position officiellement défendue par le ministre Philippe Tonangoye, qui n’a pas hésité à affirmer que des actes de malveillance pourraient être à l’origine de ces perturbations, en citant notamment des câbles sectionnés à Alénakiri et en soulignant l’étrange coïncidence entre ces dysfonctionnements et la fin de l’administration provisoire de la SEEG.
Mais peut-on réellement parler de sabotage ? C’est ici que la prudence s’impose. Le mot « sabotage » est juridiquement lourd. Il suppose la preuve d’une volonté délibérée de nuire, l’existence d’un acte matériel avéré et l’identification claire d’un ou plusieurs auteurs. Or, à ce jour, aucune enquête indépendante n’a été rendue publique, aucun suspect n’a été présenté, et les éléments techniques évoqués relèvent davantage du faisceau de soupçons que de preuves irréfutables. En l’absence de transparence, la tentation est grande de croire que l’hypothèse du sabotage pourrait aussi être utilisée comme une échappatoire politique, permettant au gouvernement de détourner l’attention de sa propre responsabilité dans la gestion de ce secteur stratégique.
Ce flou alimente les spéculations. Certains analystes considèrent qu’il pourrait s’agir de résistances internes à la réforme du secteur, notamment au sein de la SEEG, structure historiquement marquée par l’opacité, les conflits d’intérêts et les luttes d’influence. Depuis la fin du partenariat avec Veolia en 2018, la gestion de l’énergie au Gabon est en recomposition constante. Régie provisoire, reprise partielle par l’État, retours en arrière et nominations discutables ont nourri un écosystème instable, dans lequel des groupes d’intérêts ont pu se constituer et prospérer. Il n’est donc pas à exclure que certains cadres, sous-traitants ou techniciens frustrés par la perte de leurs privilèges ou inquiets des audits à venir, puissent poser des actes de sabotage isolés, non pas dans une logique coordonnée d’attaque contre l’État, mais pour gêner, ralentir ou saboter la réforme en cours.
Cette possibilité n’est pas à négliger, mais elle ne suffit pas à justifier un récit de sabotage généralisé. Car, dans une lecture plus sociopolitique, il faut aussi prendre en compte les défaillances systémiques de l’appareil d’État. Le réseau électrique national est vétuste, sous-investi depuis des années, mal entretenu, et souvent tributaire de pièces ou de carburant importés. Dans ce contexte, le moindre incident technique peut se transformer en panne majeure, et les coupures se multiplier sans besoin d’un « saboteur ». La complexité logistique, les lenteurs administratives et les limites des ressources humaines disponibles expliquent en grande partie l’incapacité à réagir rapidement et efficacement à ces crises.
La désignation rapide d’un ennemi invisible présente, en outre, des avantages politiques : elle permet de mobiliser la population autour d’un sentiment de menace, de détourner la colère populaire vers un « autre » indéfini, et d’éviter de s’exposer aux critiques directes sur les retards de réformes, les erreurs de casting dans les directions techniques ou les lenteurs bureaucratiques. En brandissant l’idée du sabotage, le pouvoir s’arroge aussi le droit de renforcer le contrôle sur les agents publics, voire d’introduire des mesures coercitives sans débat public. C’est une stratégie connue dans plusieurs pays africains en transition politique, où la sécurité énergétique devient un enjeu de souveraineté, mais aussi un terrain de règlements de comptes internes.
Là où la question devient plus délicate, c’est lorsqu’on observe l’attente de vérité de la population. Car, au-delà du vocabulaire politique, les Gabonais veulent savoir ce qu’il en est réellement. Les coupures impactent directement leur quotidien : enfants privés de lumière pour réviser, commerces obligés d’acheter des groupes électrogènes, hôpitaux exposés à des risques vitaux. Ce sont des réalités sociales qui exigent des réponses concrètes et vérifiables. Une commission indépendante, un audit public ou une publication détaillée des incidents enregistrés seraient des gestes forts, susceptibles de rétablir la confiance.
La gravité de la situation actuelle, dans un pays aussi riche en ressources naturelles, illustre en creux l’urgence de repenser entièrement la gouvernance de l’énergie au Gabon. Car, plus encore qu’un acte malveillant ponctuel, ce sont des décennies de laisser-aller, de compromis technocratiques et de désintérêt stratégique qui ont affaibli le système jusqu’à le rendre vulnérable aux moindres secousses. La transition énergétique promise ne pourra réussir que si elle est accompagnée d’un renforcement de l’État de droit, d’une vraie transparence sur les dysfonctionnements, et d’un assainissement profond des structures de gestion.
Il est donc encore prématuré, faute de preuves, d’affirmer avec certitude qu’un sabotage coordonné est à l’origine de cette crise. Mais il est tout aussi dangereux de se réfugier derrière cette hypothèse sans agir de manière rigoureuse. Le vrai défi, aujourd’hui, est de restaurer la confiance dans les institutions publiques et de montrer que l’élection de Brice Oligui Nguema marque bien une ère nouvelle, fondée non sur les incantations, mais sur la vérité, l’action et la redevabilité.


























