Steeve Yondzi, Président du cercle de réflexion Afrique dignité, analyse le phénomène de l’insécurité galopante à Libreville dans une tribune libre.
Dire aujourd’hui que Libreville est une ville d’insécurité est une lapalissade. Le phénomène est prégnant. Les citoyens vivent apeurés et ne savent plus à quel saint se vouer. Femmes et hommes, travailleurs comme élèves comme étudiants vivent l’angoisse à chacune de leurs sorties.
Les transporteurs rechignent, pour certains, à emprunter certaines artères de la capitale qui mènent dans les quartiers et lieux suivant : Gare routière, Antsibi ntsos, les Pk, Lalala Dakar, Akébé …. D’autres ne travaillent plus au-delà d’une certaine heure.
Caractérisée par les vols à la tire des téléphones portables, des sacs à mains des femmes, des recettes de taximan, des assassinats parfois maquillés en crimes rituels (ce qui n’exclut nullement l’existence du phénomène), les braquages à mains armées, cette insécurité galopante porte gravement atteinte à certains droits constitutionnels fondamentaux : liberté d’aller et venir, le droit de propriété. Elle rogne, de fait l’économie du pays.
Mais au-delà du constat de la recrudescence de l’insécurité, il serait bien de s’interroger sur les causes de ce phénomène qui prend des proportions de plus en plus inquiétantes et qui risque de se diffuser avec la même ampleur dans les autres villes du pays ; d’ailleurs quelques stalagmites d’insécurité y ont déjà élu domicile. Quelles digues construire contre lui et qui soit insusceptible de créer un sentiment de rejet des responsables politiques et engendrer la vendetta, justice populaire, aux conséquences inouïes pour une ville, pour un pays ?
Les causes de l’insécurité à Libreville
Les causes de l’insécurité à Libreville sont à rechercher dans l’absence des politiques publiques ( nationales et communales) dont l’élaboration aurait permis d’enrailler le phénomène, ou à tout le moins, de le réduire drastiquement. Cette absence couvre autant les domaines de l’éducation, de l’emploi que ceux de l’aménagement du territoire et de la sécurité intérieure.
Échec de l’éducation et de l’Emploi
S’agissant de la politique d’éducation nous savons depuis Platon et Aristote que l’État a été formulé dans la perspective d’une communauté juste ayant pour but d’éduquer les hommes ou citoyens. Cette conception antique de l’État n’a pas disparu avec la modernité car plus que par le passé, la question de l’éducation est prégnante au niveau des États. A cet effet, Jean PICQ déclare (L’État en France : servir une nation ouverte sur le monde, 1994) : « l’État doit mettre en œuvre un choix de société (…) et il a en charge, à ce titre, le mieux – être de ses populations et la diffusion du progrès sous ses différents aspects ». Un des moyens par lequel il diffuse le progrès est l’éducation.
Depuis 1990, aucune politique publique digne de ce nom n’a été élaborée au Gabon. La plupart des ministres de l’éducation nationale qui se sont succédé de 1990 à ce jour n’ont brillé que par un savant saupoudrage alliant « vacuité et fétichisme linguistique ».
Malgré des budgets colossaux, les différentes lois de finances rendant compte, l’État n’arrive pas à mener à bien cette mission régalienne qui participe à plus d’un titre à sa survie. Plusieurs jeunes se retrouvent en décrochage parce que l’offre de l’éducation, en infrastructure comme en programme, n’est pas en adéquation avec l’évolution de la population.
Échec de la politique de l’Emploi
La politique de l’emploi est un des chainons de cette chaine de l’insécurité. Le chômage au Gabon est devenu endémique. On estime à 33,4% le taux de la population gabonaise qui vit en dessous du seuil de pauvreté fixé à 840 400, soit environ 5,70 USD selon Rapport sur l’Évaluation de la Pauvreté au Gabon rendu par MC Kinsey. Selon l’Atlas des statistiques sur les pays, le taux de chômage se situe à 35,50% pour les 15-24 ans et de 30% pour les 16-30 ans. Ces ratios sont en adéquations avec la tranche d’âge des auteurs des vols à la tire et les braqueurs à mains armées. Ainsi donc, le couple décrochage scolaire et chômage que les politiques sont incapables de juguler constitue un des terreaux de l’insécurité qui sévit à Libreville où vit plus de la moitié de la population gabonaise et par translation, plus de la moitié des chômeurs et décrochés scolaires.
De l’échec de l’aménagement du territoire à l’inexistence d’une politique de sécurité interne
L’aménagement du territoire désigne « l’ensemble des politiques mises en œuvre pour encadrer ou infléchir les évolutions d’un territoire généralement à l’échelle de l’État en fonction de choix et du contexte. L’aménagement est l’une des formes de l’appropriation du territoire ». Cette définition contient la notion d’urbanisme. Cette notion consiste à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains. Il s’agit de rechercher un équilibre entre le bien être des habitants, la dynamique économique, l’amélioration des rapports sociaux sans oublier la préservation de l’environnement.
Libreville est l’une des capitales africaines où le manque d’urbanisme est le plus criard. Elle est composée de plusieurs quartiers autrefois appelés bidonvilles « matitis en langage local » mais que l’on nomme aujourd’hui par l’euphémisme de quartiers sous intégrés. Celui-ci est le fait des autorités étatiques et communales. Ils pensent, par ce baptême, sublimer leurs incapacités à pouvoir procéder à l’aménagement du territoire malgré les crédits qui sont mis à leur disposition.
Mais hélas ! Les phénomènes d’éboulement, les inondations et incendies créant la désolation sociale revendiquent avec succès de l’existence d’un échec de l’aménagement du territoire. Ce rappel est d’autant plus vivace que les bidonvilles constituent un terreau favorable à l’insécurité.
En effet, les auteurs des actes de vols à la tire, des vols à mains armées et de crimes trouvent refuges dans ces lieux inaccessibles aux forces de l’ordre.
Le lien entre aménagement du territoire et l’insécurité n’est plus à démontrer.
Ainsi, il est prouvé que les quartiers non aménagés dans une ville constituent un terreau favorable pour l’insécurité. Car se développe dans ces derniers une économie sous terraine dont le carburant est le décrochage scolaire, le recul de l’éducation parentale, la drogue, le vol…
l’inexistence d’une politique de sécurité interne
Au nombre des avantages qui ont suscité la systématisation de l’État, on trouve la question de la sécurité des citoyens. Cette sécurité est à la fois intra et extra muros, c’est-à-dire qu’elle doit s’observer à l’extérieur des frontières qu’à l’intérieur de celles-ci.
La sécurité constitue de ce fait un droit que l’État doit garantir aux citoyens ; il s’agit même d’un dû dont la contrepartie est l’obéissance du citoyen à l’État. La force publique (Police et Gendarmerie) est l’institution chargée d’assurer cette sécurité aux citoyens en veillant au maintien de l’ordre.
A Libreville, les citoyens n’ont pas le sentiment de voir leur sécurité être garantie tant les « braquages » sont devenus légions. Les forces de l’ordre déployées le long des rues ont tronqué leur mission régalienne contre le racket qu’ils exercent avec maestria. Partout, au PK5, Rio, Charbonnages, Owendo (carrefour Awoungou, avant carrefour Touré…) les policiers ou gendarmes qui s’y trouvent n’assurent pas une mission de sécurité du citoyen mais plutôt une mission d’enrichissement sans cause. Tout cela est connu du Gouvernement et des grands chefs de la hiérarchie de ces corps. Évidement ne pouvant scier la branche sur laquelle ils sont assis, ces supérieurs hiérarchiques ne font rien pour arrêter ce racket.
Toutes ces dérives nous montrent que la politique de sécurité est un échec et avec une telle vision, on ne peut juguler l’insécurité.
Il est temps que les hautes autorités se penchent sur la question de l’insécurité à Libreville et dans le Gabon avant que les choses ne prennent la configuration des favelas au Brésil ou de la justice populaire.











































