Dans cette tribune adressée à Gabon Mail Infos, Prime Boungou Oboumadzogo alerte sur le paradoxe d’une administration gabonaise prônant la performance tandis que ses agents souffrent en silence. Il révèle l’impact profond du management toxique sur le bien-être, l’efficacité institutionnelle et la confiance publique, appelant à une transformation urgente et structurée pour restaurer durablement un service public exemplaire et fiable.
L’administration publique gabonaise vit un paradoxe inquiétant : jamais les discours officiels n’ont autant mis en avant la performance, la modernisation et la rigueur, et pourtant, jamais les agents n’ont été aussi nombreux à exprimer discrètement un mal-être profond, souvent lié à la dérive de certains managers.
Dans mes travaux de recherche et mes échanges réguliers sur le terrain, un constat revient avec insistance : derrière les bureaux climatisés et les organigrammes bien ordonnés, des femmes et des hommes travaillent dans la peur, sous la pression ou sous l’humiliation subtile mais persistante.
Beaucoup s’en plaignent dans le secret, dans les couloirs, hors des heures de bureau… jamais officiellement.
Et ce silence est le premier symptôme d’un problème grave.
On sous-estime encore à quel point un mauvais manager peut fragiliser tout un service, voire toute une institution.
Ce n’est pas seulement une affaire d’humeur, de style ou de caractère : c’est un risque organisationnel, humain et national.
Un manager qui parle avec mépris détruit plus vite la motivation que dix réformes ne peuvent la restaurer.
Un chef qui humilie en réunion installe la peur et étouffe l’innovation.
Un supérieur qui utilise la pression comme outil hiérarchique crée une administration publique gabonaise paralysée, incapable de servir avec efficacité.
Les conséquences sont connues : stress, absentéisme, burn-out ; qualité de service dégradée ; conflits internes ; perte de crédibilité auprès du public.
Le harcèlement : un mot qu’on n’ose pas prononcer. Pourtant, il existe dans l’administration publique gabonaise des situations qui relèvent clairement du harcèlement moral, mais que l’on maquille sous les termes “d’exigence”, “de discipline” ou “de fermeté”.
Les agents évoquent : remarques dégradantes, ton agressif, isolement volontaire, reproches publics, convocations intempestives, injonctions contradictoires.
Le pire n’est pas que ces comportements existent. Le pire est qu’ils se banalisent. L’un des signaux les plus révélateurs se niche parfois dans les détails du langage.
Lorsqu’un responsable s’adresse à son équipe en réunion en disant :
« Les gens… », il réduit des professionnels à une masse indistincte.
Ce simple choix de mot trahit une distance, une forme de supériorité, une absence d’identification à l’équipe.
Un bon manager dit “nous”, “mon équipe”, “nos collaborateurs”.
Un mauvais manager dit “les gens”.
La toxicité commence souvent par l’indifférence.
Il est temps de prendre la Qualité de Vie au Travail au sérieux.
Si nous voulons une administration performante, moderne et digne de la confiance des citoyens, il faut rompre avec ces pratiques et engager une transformation structurelle.
Trois axes majeurs doivent désormais s’imposer :
Professionnaliser le management public
Aucun responsable ne devrait occuper une fonction d’encadrement sans formation obligatoire en leadership, communication interpersonnelle et prévention du harcèlement.
Protéger réellement les agents
Il faut des dispositifs de signalement indépendants, anonymes et sécurisés. Un système interne contrôlé par la hiérarchie directe ne protège personne.
Ancrer une culture de respect et d’exemplarité
Les comportements positifs doivent être valorisés, les dérives doivent être sanctionnées.
Le respect ne doit pas être une politesse : il doit être une norme institutionnelle.
Ce que nous décidons aujourd’hui déterminera l’administration publique gabonaise de demain.
Une administration publique qui tolère la toxicité managériale se condamne à l’inefficacité, à la démotivation et à la perte de confiance du public.
Une administration qui protège ses agents, qui valorise le leadership et qui garantit la dignité de chacun se donne les moyens d’être performante, durable et respectée.
Le management toxique n’est pas un problème personnel : c’est un problème d’État.
Et il est temps de le regarder en face.
Par Prime Boungou Oboumadzogo
Chercheur en management stratégique.
EMBA, Auteur, Essayiste
Consultant en communication











































