Franceville, le 13 novembre 2025- Université des Sciences et Techniques de Masuku (USTM). L’organisation récente, par le PNUD Gabon, de deux panels consacrés à l’intelligence artificielle (IA), l’un sur son rôle comme moteur de transformation économique, l’autre sur son impact sur le bien-être social, marque un moment charnière pour le pays. Sous des airs de colloque technologique, cette rencontre a révélé les tensions fécondes entre vision politique, contraintes structurelles et impératifs de modernisation.
Le discours du ministre de l’Économie numérique, Mark-Alexandre Doumba, s’inscrit dans une rhétorique de souveraineté technologique : « Nous préparons aujourd’hui l’insertion du Gabon dans la chaîne de valeur de l’économie numérique. » Derrière cette phrase, on perçoit une volonté d’arrimer le pays à la dynamique mondiale où la donnée, les algorithmes et l’automatisation deviennent les nouvelles matières premières de la croissance.
Cette orientation s’aligne sur les grands cadres de développement tels que la Vision 2025 du PNUD et les Objectifs de développement durable (ODD), notamment ceux relatifs à l’innovation et à la réduction des inégalités. Mais elle traduit surtout la quête d’un nouvel imaginaire national : celui d’un Gabon qui cesserait d’être dépendant de ses ressources minières et pétrolières pour investir dans le capital cognitif, le savoir, la recherche, la technologie.
Cependant, l’enthousiasme des discours se heurte à un mur bien connu : l’insuffisance des infrastructures numériques, la fracture technologique et le déficit de formation locale. La plupart des universités gabonaises, malgré la qualité de leurs chercheurs, souffrent encore d’un manque d’équipements adaptés et d’un faible financement de la recherche appliquée.
L’intelligence artificielle, discipline exigeante par excellence, ne se nourrit pas de déclarations ministérielles mais d’un écosystème complet : laboratoires performants, accès à la donnée, connexion haut débit, entreprises partenaires, et surtout une politique de formation à long terme. Sans ces leviers, le risque est grand de voir le Gabon demeurer simple consommateur de technologies importées, plutôt que producteur d’innovations endogènes.
Introduire l’IA dans la société gabonaise, c’est aussi poser la question du modèle de société que l’on souhaite construire. Le panel sur « IA et bien-être » n’est pas anodin : il reconnaît implicitement que la technologie, si elle n’est pas encadrée, peut aggraver les fractures sociales au lieu de les réduire.
Dans un pays où le chômage des jeunes diplômés reste élevé, la robotisation et l’automatisation des services risquent de remplacer plus d’emplois qu’elles n’en créeront à court terme.
La question n’est donc pas seulement économique, elle est éminemment politique et éthique : comment concilier innovation et inclusion ? comment garantir que l’intelligence artificielle ne devienne pas un instrument d’exclusion numérique, réservé à une élite urbaine connectée ?
La force de ce débat à l’USTM tient dans un symbole : le lieu même. En réunissant chercheurs, étudiants et secteur privé, le PNUD reconnaît que la transformation numérique commence par l’université, c’est-à-dire par la connaissance. Le Gabon a donc une carte à jouer, à condition de traduire ses ambitions politiques en investissements concrets.
Car le véritable moteur de la transformation économique ne sera pas l’intelligence artificielle en elle-même, mais l’intelligence collective d’une jeunesse formée, créative et responsabilisée.
En définitive, le Gabon se trouve à la croisée des chemins : entre la tentation du discours moderniste et la nécessité d’un ancrage pragmatique. S’il parvient à faire de l’IA non pas un slogan, mais une stratégie éducative, économique et citoyenne, alors ce colloque de l’USTM pourrait bien être vu, rétrospectivement, comme le point de bascule d’une révolution intellectuelle nationale.
Par Darlyck Ornel Angwe


























