Dans un Gabon ivre de célébrations depuis la chute d’un régime autoritaire, le peuple confond liberté et festivité, applaudissant à tout sans exiger des comptes. Retour sur une trajectoire où la fête étouffe la conscience civique, entre illusions populaires, silence des institutions et absence de contre-pouvoir.
Au Gabon, le 30 août 2023 restera sans doute comme une date historique : la chute d’un régime fraudeur et qualifié de dictatorial après un coup d’État accueilli par une liesse populaire inédite. À Libreville et ailleurs, on chantait, on dansait, on fêtait ce qui était perçu comme une délivrance. Mais presque deux ans plus tard, ce qui devait être un tournant historique ressemble de plus en plus à une longue parade, où l’euphorie populaire masque les véritables enjeux.
Le référendum constitutionnel du 16 novembre 2024 aurait dû être un moment solennel d’introspection collective. Pourtant, beaucoup ont voté « oui » moins par conviction sur le contenu du texte (que la majorité n’avait pas consulté) que par soutien au Président de la Transition, devenu figure mythique (Josué, le Messi du Gabon, C’BON). La campagne électorale, elle, s’est transformée en festival géant : des défilés, des concerts, des foules galvanisées, distribution des gadgets et des vivres, sans véritable débat de fond.
Dans l’ombre, l’opposition s’est évanouie, la société civile n’a plus crié, elle a chuchoté… et trop souvent pour obtenir des faveurs du pouvoir, les syndicalistes sont devenus propagandistes et les médias publics qui durant un l’abs de temps avaient retrouvé la liberté de dire pour le peuple, se sont remis au service du « patron », avec plusieurs autres médias de la presse privée et indépendante transformés en haut-parleurs d’une pensée présidentielle. Pendant ce temps, audits, taskforce, enquêtes, annonces de lutte contre la corruption et la gabegie ont fleuri… sans qu’aucun résultat concret ne soit livré au public. À croire qu’aucun scandale, aucune fraude, aucun détournement n’ont terni cette période de transition.
Quant aux investissements lancés à marche forcée, ils ont fait exploser le niveau d’endettement (55,2% au premier trimestre 2025), ajoutant un fardeau financier considérable sur une population déjà essoufflée.
Et sur le terrain ? L’eau manque, les délestages électriques sont devenus quotidiens, les hôpitaux sont défaillants, et le chômage des jeunes atteint les 35 %. La fonction publique engloutit une masse salariale qui crève les plafonds, sans livrer de résultats à la hauteur. Dans les quartiers, la pauvreté atteint 40 %, la violence prolifère, les diplômés acceptent des emplois humiliants, les jeunes sont exploités dans des CDI déguisés en stages sous-payés et sans perspective.
Pendant ce temps, les populations applaudissent. À chaque événement, la bière coule à flot, les billets circulent, les foules sont transportées par bus on ne sait aux frais de qui, arborant t-shirts, casquettes et banderoles aux couleurs du président. Une classe politique non renouvelée avec les mêmes acteurs que dans le régime déchu, contrairement à la promesse de rompre avec les pratiques « copain coquins ». La moindre prise de parole contraire à la majorité qui soutient le Président de la République est considérée comme un acte d’opposition. La recherche d’un contre-pouvoir est farouchement combattue par les supposés soutiens du Président de la République.
Et c’est dans ce décor, après ce long feuilleton d’enthousiasme et de célébration, qu’intervient ce jour, 3 mai 2025, l’investiture du président élu Brice Clotaire Oligui Nguema. Un dernier acte de ce cycle où, une fois encore, la fête prime sur la réflexion, où l’euphorie balaie la gravité, et où la démocratie se confond trop souvent avec un carnaval permanent. « Le peuple qui ne réclame pas des comptes à ses dirigeants est complice de ses propres malheurs. », disait Thomas SANKARA.
Juldas Stevince BIWAGOU, Manager, Communicant et homme de Médias


























