Depuis quarante-huit heures, le journaliste Harold Leckat, Directeur Général de Gabon Média Time, demeure séquestré dans les locaux de la Direction générale de la recherche, structure rattachée à la gendarmerie nationale. Si quelques voix isolées, celles des médias, de Billie Bi Nze, ancien Premier ministre et figure de l’opposition au régime en place, sans omettre Lionel Engonga, Président de l’ONG Sos Prisonniers, se sont élevées pour fustiger cette affaire qui écorne gravement l’image du pays sur la scène internationale, force est de constater l’embarrassant silence d’une multitude d’acteurs de la société civile et de responsables politiques qui, hier encore, se drapaient dans les vertus de la démocratie.
Il y a quelques jours à peine, le Gabon bouillonnait d’indignation. Un seul événement cristallisait l’attention collective : les allégations de fraudes massives lors du scrutin législatif et municipal du 27 septembre dernier. La société civile et les forces politiques ne tarissaient pas de dénonciations. Quotidiennement, les réseaux sociaux s’embrasaient, les tribunes foisonnaient, les déclarations fusaient pour exiger vérité et transparence.
Pourtant, depuis l’interpellation spectaculaire de ce journaliste, Harold Leckat cueilli à sa descente d’avion, un silence de plomb s’est abattu sur ces mêmes acteurs. Soudainement, les défenseurs zélés de la liberté d’expression invoquent la sacro-sainte indépendance de la justice et appellent à la retenue. Apparemment, prendre position pour un journaliste suspecté d’avoir détourné une prétendue somme avoisinant les 500 millions de francs CFA semble nettement moins mobilisateur.
Un deux poids, deux mesures qui interroge
Cette posture sélective révèle une réalité troublante : l’engagement démocratique de certains s’avère géométriquement variable, tributaire des circonstances et, manifestement, de la nature des accusations portées. Lorsqu’il s’agit de dénoncer des fraudes électorales – terrain fertile pour le militantisme médiatique –, les voix s’unissent dans un concert véhément. Mais dès lors qu’un confrère de la presse se retrouve dans l’étau judiciaire, la prudence devient subitement cardinale.
Cette frilosité pose une question fondamentale : où sont passés les apôtres de l’État de droit qui, récemment encore, fustigeaient toute atteinte aux libertés fondamentales ? Leur mutisme actuel trahit-il une crainte de s’associer à une affaire financière potentiellement sulfureuse ? Ou révèle-t-il simplement l’opportunisme qui gangrène le militantisme de façade ?
Un test décisif pour la cohérence démocratique
L’affaire Harold Leckat constitue un baromètre impitoyable de l’authenticité de l’engagement citoyen au Gabon. Elle dévoile la fragilité des convictions démocratiques lorsque celles-ci sont mises à l’épreuve d’un contexte complexe. Car défendre les libertés publiques ne saurait se limiter aux causes consensuelles ou médiatiquement porteuses.
La présomption d’innocence, pilier intangible de tout système judiciaire digne de ce nom, vaut pour tous – y compris pour ceux accusés de malversations financières. Exiger le respect des procédures légales, la transparence des investigations et les droits de la défense ne signifie nullement cautionner d’éventuels méfaits. C’est précisément dans les affaires épineuses que se mesurent la robustesse et la sincérité des principes démocratiques.
Le silence assourdissant qui entoure actuellement cette garde à vue interroge donc frontalement la société gabonaise : sommes-nous prêts à défendre les libertés pour tous, ou seulement lorsque cela arrange nos agendas politiques et médiatiques ?

























