Quand le gouvernement vend la rigueur comme une vertu, mais oublie la réalité sociale. Libreville, 9 octobre 2025 — Le ministre de l’économie, Henri-Claude Oyima, a frappé fort. Interdiction désormais d’emprunter pour financer les dépenses courantes. En clair, plus de dettes pour payer les salaires, les retraites ou les factures de fonctionnement. Désormais, l’État ne pourra s’endetter que pour construire des routes, des hôpitaux, ou des écoles. Une décision présentée comme « historique », « responsable », « vertueuse ». Mais sur le terrain, cette mesure a tout d’une belle idée déconnectée du réel en matière des finances publiques.
Dans les faits, cette annonce ressemble à une cure d’austérité masquée sous le vernis de la “discipline budgétaire”.
Car oui, dire que l’État ne vivra plus à crédit, c’est bien. Mais encore faut-il qu’il puisse vivre tout court.
Aujourd’hui, le Gabon peine déjà à payer ses fonctionnaires à temps, à honorer ses pensions, ou à subventionner les services publics de base. Si les recettes pétrolières, fiscales et douanières ne suffisent plus, et elles ne suffisent plus, alors interdire le recours à l’emprunt, c’est asphyxier le fonctionnement même du pays.
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C’est comme demander à un patient sous perfusion d’arrêter le traitement… au nom de la “bonne santé”, une drôle de manière de gérer les finances publiques.
Derrière cette décision, on sent la patte du fonds monétaire international. La fameuse rigueur, la transparence, le “vivons selon nos moyens”.
Sauf qu’au Gabon, ces formules ont déjà un goût amer.
Les plans d’ajustement structurel des années 1990, imposés sous les mêmes arguments, avaient provoqué licenciements, retards de salaires et grèves en chaîne.
Faire la même politique trente ans plus tard, avec les mêmes causes, risque de produire les mêmes effets.
Le gouvernement Oligui, déjà fragilisé par la défiance sociale, prend un risque politique énorme : celui de tendre davantage la corde entre la classe dirigeante et une population à bout de souffle.
Henri-Claude Oyima veut réserver les dettes aux investissements productifs : infrastructures, santé, éducation.
Sur le principe, parfait.
Mais dans la pratique, le Gabon croule sous les projets mal gérés, surfacturés ou inachevés mettant à mal les finances publiques du Gabon.
Quelques exemples suffisent :
Le chantier éternel de l’hôpital de Melen, symbole du retard chronique des projets publics.
Le Port minéralier d’Owendo, livré en grande pompe mais sous-exploité.
Des routes dites prioritaires déjà dégradées quelques mois après leur inauguration.
Alors, interdire les emprunts pour les salaires mais les autoriser pour des chantiers fantômes, est-ce vraiment un signe de rigueur dans la gestion des finances publiques ?
Ou juste une manière de rediriger l’argent public vers d’autres circuits, souvent opaques ?
Deuxième annonce phare : la création d’un Comité national de suivi des projets publics.
Sa mission : veiller à la qualité, à la transparence et à la bonne utilisation des fonds.
Sur le papier, tout est parfait.
Mais au Gabon, les institutions de contrôle ne manquent pas. Ce qui manque, c’est la volonté politique de leur donner du pouvoir.
Cour des comptes, CNLCEI, audits présidentiels… tous ont existé, tous ont dénoncé des dérives, aucun n’a réussi à faire condamner durablement la corruption d’État.
Alors, à quoi bon un énième comité, si les mêmes acteurs, les mêmes circuits et les mêmes réflexes persistent ?
À moins qu’il ne s’agisse, une fois encore, d’un instrument de contrôle politique déguisé en mécanisme de bonne gouvernance.
Sous couvert de “discipline”, cette réforme trahit surtout une réalité que le pouvoir peine à dire tout haut : le Trésor public est à sec.
Et le message du ministre, “vivons avec ce qu’on gagne”, sonne comme une morale adressée à une population qu’on prive déjà du minimum vital.
Car la vraie question n’est pas de savoir s’il faut emprunter ou non, mais pourquoi les recettes nationales ne suffisent plus à faire tourner le pays.
La mauvaise gouvernance, la dépendance au pétrole, la fuite des capitaux et la corruption endémique ont vidé les caisses avant même la réforme.
Le gouvernement tente donc de rebaptiser un problème structurel en “nouvelle ère de rigueur”. Une manière élégante de faire passer l’austérité pour de la responsabilité.
Si la mesure séduit les technocrates, elle risque de heurter de plein fouet la réalité sociale.
Car la discipline budgétaire ne se décrète pas : elle se construit sur la croissance, la transparence et la confiance.
Tant que l’État gabonais continuera de récompenser les privilèges, protéger les rentes et punir les faibles, parler de rigueur budgétaire relève du cynisme.
En somme, cette réforme ressemble moins à un tournant économique qu’à un aveu d’impuissance : celui d’un État qui n’a plus les moyens de sa politique, et qui tente, par la morale, de masquer la faillite du modèle.
Par Darlyck Ornel Angwe


























