Avez-vous remarqué cette nouvelle chorégraphie urbaine qui s’est emparée de nos villes ces dernières semaines ? On dirait une comédie musicale, mais avec des bulldozers en guise de danseurs principaux et des populations délogées en figurants malgré eux. Oui, nous parlons des fameux déguerpissements, cette pratique qui, sous couvert de modernité, nous rappelle à quel point notre pays est un éternel chantier à ciel ouvert.
Soyons honnêtes, l’intention est louable. Le gouvernement actuel, comme ses prédécesseurs (et probablement ses successeurs), rêve d’un Gabon digne des cartes postales : des ministères qui ne louent plus des locaux dignes d’un film d’horreur, des logements qui ne ressemblent pas à des nids de poule géants, et des infrastructures qui donnent envie aux investisseurs de sortir leur chéquier plus vite que leur ombre. On applaudit l’ambition, vraiment ! C’est un peu comme vouloir refaire sa maison : on vire les vieux meubles pour faire place à du design. Sauf qu’ici, les meubles, ce sont des familles entières, et le design, c’est un nouveau bâtiment qui, soyons réalistes, pourrait bien finir par ressembler à un vieux bâtiment dans dix ans.
Le hic, le véritable casse-tête, c’est la vitesse. On construit, on détruit, on reconstruit, le tout dans un tourbillon qui donne le vertige. On a l’impression que les architectes ont découvert la formule magique pour accélérer le temps, ou alors qu’ils travaillent avec des plans qui se transforment comme par magie à chaque coup de pelle. Et là, on touche au cœur du paradoxe gabonais : la construction éclair, suivie d’une période de « laisser-pousser » qui ferait pâlir d’envie une forêt tropicale. On se dit que si le gouvernement pouvait mettre autant d’énergie à entretenir ce qui existe déjà qu’à construire du neuf, on aurait peut-être moins de déguerpissements et plus de bâtiments qui tiennent debout. Mais bon, qui sommes-nous pour juger l’art subtil de la planification urbaine à la gabonaise ?
Et puis, il y a cette méthode « tout en même temps ». Imaginez un peu : on rase un quartier, puis un autre, puis encore un autre. C’est comme si on organisait une grande kermesse de la délocalisation forcée. Les populations, une fois déguerpies, se retrouvent à chercher un nouveau toit. Mais attention, pas n’importe où ! Il faut trouver un endroit qui ne sera pas lui-même ciblé par une future vague de « modernisation » créant de nouveaux déguerpissements. On risque fort de se retrouver dans une situation digne d’un sketch : tu es délogé d’ici, tu trouves un petit coin tranquille, et deux semaines plus tard, on vient te dire que ton nouveau « petit coin tranquille » est aussi sur la liste des « zones à revaloriser ». C’est à se demander si le gouvernement ne teste pas notre capacité d’adaptation et notre sens de l’humour face à l’adversité. Si c’est le cas, bravo, nous sommes en train de devenir des champions olympiques de la résilience immobilière !
Alors bien sûr, accordons le bénéfice du doute au nouveau gouvernement. Peut-être ont-ils un plan secret, une vision révolutionnaire qui nous échappe. Peut-être que ces déguerpissements soudains et cette reconstruction effrénée sont les prémices d’une ère nouvelle où les bâtiments pousseront comme des champignons et où personne ne sera jamais délogé deux fois. En attendant, gardons nos lunettes de soleil, car le soleil du Gabon brille aussi sur les chantiers, et nos chaussures bien lacées, car on ne sait jamais quand il faudra changer de quartier sur un coup de tête. L’avenir nous dira si cette stratégie audacieuse nous mènera vers un Gabon plus moderne, ou simplement vers une collection impressionnante de terrains vagues et de récits de déménagements forcés. Restons optimistes, après tout, c’est la seule chose que nous puissions faire.
Par Yann Yorick Manfoumbi Manfoumbi, journaliste stagiaire


























