Le mardi 17 février, dans un communiqué solennel diffusé sur la télévision nationale, la Haute Autorité de la Communication (HAC) a lâché une annonce qui fait l’effet d’une bombe : la suspension des réseaux sociaux au Gabon« jusqu’à nouvel ordre ». Si l’institution brandit des arguments qu’elle juge recevables, la décision soulève une tempête d’indignation et suscite une inquiétude profonde quant à la survie économique de toute une génération d’entrepreneurs du numérique.
Le choc est palpable. Depuis la communication de la HAC, les visages se crispent et les langues se délient. Si une frange de l’opinion estime la mesure légitime de suspension des réseaux sociaux au Gabon, au regard des dérives et des contenus incendiaires qui ont proliféré ces derniers mois sur les plateformes numériques, la majorité des Gabonais fustige avec véhémence cette décision qu’ils qualifient de « dangereuse » et « autoritaire ».
Car au Gabon, internet n’est plus un luxe. C’est une artère vitale. Depuis plusieurs années déjà, les réseaux sociaux ont profondément restructuré le tissu social, économique et institutionnel du pays. Commerçants, enseignants, élèves, administrations, organisations internationales : toutes les strates de la société baignent désormais dans un écosystème numérique devenu indispensable. Un simple téléphone portable suffit à un marchand pour négocier avec son fournisseur à des milliers de kilomètres, via WhatsApp.
Bien plus qu’un outil de communication : une véritable infrastructure économique
Les réseaux sociaux au Gabon ne sont plus de simples canaux d’échange. Ils constituent aujourd’hui une « logistique à part entière » pour des pans entiers de l’économie informelle et formelle. Des établissements scolaires y coordonnent la communication avec les parents d’élèves. Des dirigeants d’entreprises y relaient, depuis l’étranger, des instructions stratégiques à leurs équipes. Facebook, lui, joue parfois le rôle inattendu de trait d’union familial : il suffit d’une barre de recherche pour retrouver un frère égaré, un ami perdu de vue depuis des lustres, quelqu’un à l’autre bout du monde.
Certes, certains usagers détournent ces espaces pour véhiculer des messages propres à troubler l’ordre public, diffamer des personnalités ou attiser les tensions. Mais réduire les réseaux sociaux à ces seuls excès serait une simplification grossière et, surtout, une injustice criante envers ceux qui en font un usage vertueux.
Des jeunes entrepreneurs asphyxiés avant l’heure
C’est peut-être là que le bât blesse le plus cruellement. Dans un contexte économique morose, où la fonction publique; jadis eldorado des diplômés, ne recrute plus avec la vigueur des années 1960, une nouvelle génération d’entrepreneurs audacieux a su tirer parti des plateformes numériques pour se tailler une place au soleil.
L’humour du web, les vlogs, le commerce en ligne, l’influence digitale : autant de filières émergentes nées dans les entrailles de Facebook, TikTok et WhatsApp. Des talents comme Roméo MD, Émeraude diamant vert, Chambre à Louer, Antala le Bachelor, Ter Car, Taxi Jaune, Nephtali, Dave Love, Sean Brandon ou encore Yaya Vichenzo ont non seulement bâti leur gagne-pain sur ces plateformes, mais ont également projeté l’image du Gabon bien au-delà de ses frontières. De véritables « ambassadeurs culturels en survêtement numérique », dont le rayonnement dépasse parfois celui de certaines institutions officielles.
Faut-il, au nom de l’ordre public, « asphyxier économiquement ces architectes du rire et du lien social ? » Doit-on incendier toute une forêt pour neutraliser un seul moustique ?
L’appel à la raison
Dans les transports en commun, dans les marchés, dans les quartiers populaires de Libreville comme de l’intérieur du pays, la même supplique monte : que les institutions fassent preuve de sagesse. Que les véritables fauteurs de troubles, ceux qui répandent la calomnie, les injures et les infox , assument leurs responsabilités et élèvent la qualité de leurs contenus.
Car punir collectivement une nation entière pour les agissements d’une minorité irresponsable, c’est prendre le risque de tuer dans l’œuf une économie numérique encore fragile, mais résolument prometteuse. Doit-on brûler toute une forêt juste pour tuer un simple moustique ? Question.


























