Selon une enquête fouillée du média spécialisé Africa Intelligence, la société genevoise Gunvor a accordé en juin 2024 à la Gabon Oil Company (GOC) un prêt colossal d’un milliard de dollars. Objectif : racheter Assala Energy au fonds Carlyle et permettre à l’État gabonais de nationaliser ses actifs. En contrepartie, Gunvor s’est vu octroyer l’exclusivité de la commercialisation du brut extrait de ces permis. Une opération que certains acteurs eux-mêmes qualifient de « casse du siècle ».
Gunvor, dirigée par le Suédois Torbjörn Törnqvist dit « TT », a su s’imposer face à ses concurrents Vitol et Trafigura. Et ce, malgré une réputation entachée par une condamnation en 2019 pour « responsabilité pénale en lien avec des actes de corruption » en Côte d’Ivoire et au Congo. À Libreville, l’accord avec la GOC soulève autant d’espoirs que d’inquiétudes.
Grâce au prêt, la société publique gabonaise a repris six permis produisant 45 000 barils par jour. Mais la contrepartie est lourde : Gunvor détient le monopole des ventes. Or, la production décline rapidement. L’entreprise helvétique se veut rassurante, affirmant que « la production est stable, et le profil d’amortissement structuré de manière à s’adapter aux niveaux de production actuels et futurs ». Pourtant, l’absence de garanties collatérales nourrit un climat d’incertitude.
L’histoire a commencé dans un cadre feutré. Le 25 janvier 2024, à Paris, un dîner se tient à l’hôtel Brach. Autour de la table, l’ancien vice-président gabonais Pierre-Claver Maganga Moussavou, des cadres de Gunvor et un mystérieux consultant, Mohamed Dagdag. Mandaté par le président de transition Brice Clotaire Oligui Nguema, Maganga Moussavou avait reçu pour mission de rechercher des partenaires financiers. Selon un document officiel, il devait attirer « toutes entreprises désireuses d’investir au Gabon durant la transition ».
Dagdag, présenté comme « conseiller stratégique » de Gunvor, affirme n’avoir été « ni agent ni intermédiaire commissionné », mais simple « technical advisory ». Pourtant, sa présence intrigue. D’autant que quelques semaines plus tard, une invitation officielle adressée à Gunvor mentionne expressément son nom, preuve de son rôle d’entremetteur.
Soucieuse d’éviter toute entorse à son programme de conformité, la société genevoise fait signer à Dagdag une lettre attestant qu’il « n’agit pas pour le compte de Gunvor ou aucune de ses filiales » et qu’aucune rémunération ne lui est promise. Mais certaines factures liées à ses déplacements auraient été réglées via des sociétés tierces à Dubaï, contournant habilement les règles internes.
La négociation se poursuit à Libreville. Le 13 février 2024, une délégation de Gunvor rencontre le président Oligui Nguema, avant d’être introduite auprès de Marcellin Simba Ngabi, directeur général de la GOC. Hostile à l’ingérence étrangère, celui-ci rejette l’idée d’imposer un opérateur extérieur. Peu à peu, une relation de confiance s’installe avec les cadres de Gunvor, facilitant la signature du contrat.
Mais l’affaire prend un tour plus tendu en avril 2024. Un autre intermédiaire, le Camerounais René Awambeng, surgit et menace de bloquer l’accord. Dans un message direct, il écrit : « Nous avons la possibilité de laisser tomber votre proposition ou de travailler avec vous ». Le président Oligui tranche d’une phrase glaciale : « Ne subissez de pression de personne […] sauf la mienne qui vous demande de boucler avant le 1er août ».
Finalement, le décaissement est signé à Paris le 21 juin 2024. Derrière les lustres du Palais du bord de mer et les salons feutrés des hôtels parisiens, ce contrat illustre l’entrelacs explosif de la politique, de la finance et du pétrole. Mais l’accord à un milliard de dollars, fruit d’arrangements opaques et de tractations multiples, n’a pas encore livré tous ses secrets.


























