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Libreville : le maire recadré publiquement, l’autorité présidentielle interrogée

Rédaction GMI par Rédaction GMI
14 août 2026
dans Éditorial
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Le président Oligui Nguema à droite et le maire du 6e arrondissement de Libreville au milieu, Daniel Nkoulou Abessolo, © Capture d'écran Gabonmailinfos

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Libreville, le 14 août 2026 — La scène n’aura duré que quelques secondes. Elle aura pourtant suffi à susciter de nombreuses réactions. Elle ouvre aussi un débat qui dépasse largement la personne du maire du 6ᵉ arrondissement de Libreville, Daniel Nkoulou Abessolo,

Lors d’une tournée de terrain consacrée à l’état des voiries urbaines, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’est publiquement adressé au maire du 6ᵉ arrondissement, Daniel Nkoulou Abessolo. Le chef de l’État l’a interpellé sur les difficultés observées dans l’arrondissement, notamment les caniveaux bouchés et l’occupation anarchique de certains espaces. Il a alors lâché cette phrase : « Le maire, on peut le changer. » Les réseaux sociaux ont largement relayé la séquence. Beaucoup y ont vu un avertissement particulièrement direct adressé à l’élu local.

Sur le fond, le chef de l’État reste parfaitement fondé à exiger des résultats des responsables publics. Un président qui descend sur le terrain, qui constate des dysfonctionnements et qui demande des explications exerce, en principe, une prérogative légitime.

Mais en République, la question ne se limite jamais à ce que l’on dit. Elle porte aussi sur la manière de le dire, sur le destinataire du propos et sur la position institutionnelle d’où l’on parle. C’est précisément là que cette séquence mérite d’être interrogée.

Le président n’est plus seulement un homme : il incarne une institution

Brice Clotaire Oligui Nguema a été militaire. Son parcours explique certainement une certaine culture de l’autorité, de la discipline et de l’exigence de résultats. Mais depuis son accession à la magistrature suprême, il ne parle plus simplement en officier. Désormais, il parle en président de la République. Cette distinction reste fondamentale.

L’autorité militaire repose largement sur une chaîne de commandement où l’ordre s’impose au subordonné. En revanche, l’autorité présidentielle doit s’inscrire dans un cadre républicain, institutionnel et démocratique. Ainsi, le président peut conserver la rigueur du militaire sans reproduire mécaniquement les réflexes de la culture militaire. Autrement dit : militaire un jour, peut-être ; président de la République, désormais. Et cette nouvelle fonction impose une autre hauteur.

L’autorité n’est pas l’humiliation

Il faut ici établir une distinction essentielle : recadrer n’est pas humilier. Un président peut réprimander un responsable public. Il peut lui demander des comptes. Il peut lui signifier que les résultats attendus manquent. Il peut même annoncer qu’une défaillance persistante pourrait conduire à son remplacement. Tout cela relève de l’exercice normal de l’autorité.

Cependant, lorsque cette réprimande intervient publiquement, devant les populations et les caméras, le rapport de force devient extrêmement déséquilibré. D’un côté se trouve le chef de l’État, incarnation de la plus haute autorité politique du pays. De l’autre côté se trouve un élu local, qui ne dispose évidemment pas des mêmes moyens institutionnels, politiques ou médiatiques pour répondre sur-le-champ. Dès lors, la forme prend une importance considérable.

En effet, une autorité qui expose publiquement un subordonné à l’humiliation ne produit pas nécessairement davantage de respect. Elle peut simplement produire de la crainte. Or une République moderne ne devrait pas fonder sa culture politique sur la peur de la réprimande venue d’en haut.

« Le maire, on peut le changer » : une phrase lourde de portée

La phrase prononcée par le chef de l’État mérite également d’être replacée dans son contexte. Sur le plan strictement politique, on peut la comprendre comme un rappel de responsabilité : un responsable public qui ne donne pas satisfaction peut être remplacé. Le principe n’a rien de choquant en soi.

Toutefois, dans la bouche du président de la République, adressé publiquement à un élu local, le propos acquiert nécessairement une portée supplémentaire. Il ne s’agit plus simplement d’une observation : c’est un avertissement. Par ailleurs, le visage du maire au moment de la séquence, largement commenté sur les réseaux sociaux, a contribué à donner à la scène une dimension d’humiliation publique.

Ainsi, le problème ne réside donc pas nécessairement dans le fond du message. Il réside plutôt dans la manière dont le message est délivré. Un chef d’État dispose en effet de nombreux moyens institutionnels pour demander des comptes à un responsable local. Il peut convoquer, évaluer, enquêter, faire contrôler ou demander un rapport. Il peut également engager les procédures prévues par les textes ou, lorsque cela relève de ses compétences, prendre les décisions qui s’imposent. Précisément, la République dispose d’institutions pour éviter que la sanction politique ne devienne une affaire personnelle.

Le président doit être le premier à donner l’exemple institutionnel

La fonction présidentielle n’est pas seulement une fonction d’autorité. Elle constitue également une fonction d’exemplarité. En effet, les ministres, les gouverneurs, les préfets, les maires et les fonctionnaires observent le président de la République. Les forces de défense et de sécurité, ainsi que les citoyens, l’observent également. Par conséquent, chaque comportement présidentiel contribue à définir une certaine conception de l’exercice du pouvoir.

Lorsque le président fait preuve de mesure, il enseigne la mesure. Lorsqu’il respecte un adversaire, un collaborateur ou un responsable défaillant, il enseigne que la fonction ne supprime pas la dignité de la personne. Lorsqu’il accepte la contradiction, il enseigne aussi que l’autorité républicaine n’est pas synonyme d’autoritarisme. Voilà pourquoi le président doit parfois se montrer plus exigeant envers lui-même qu’envers ceux qu’il dirige.

En réalité, la véritable grandeur institutionnelle ne consiste pas à démontrer que l’on peut humilier quelqu’un. Elle consiste plutôt à démontrer que l’on peut obtenir des résultats sans avoir besoin d’humilier personne.

La fonction présidentielle impose une forme de retenue

Il ne faut surtout pas confondre retenue et faiblesse. Un président qui choisit ses mots n’est pas un président faible. De même, un président qui refuse l’humiliation publique n’est pas un président complaisant. Un président qui maîtrise son langage n’abandonne donc pas son autorité. Bien au contraire, la maîtrise de soi constitue l’une des formes les plus élevées de l’autorité.

Par exemple, le président pourrait dire au maire : « Monsieur le Maire, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Je veux des explications et des mesures immédiates. Si vous n’êtes pas capable d’assumer cette responsabilité, les mécanismes prévus par la République permettront d’en tirer les conséquences. »

Ainsi, la fermeté resterait intacte. La responsabilité serait clairement établie. Mais la dignité de l’interlocuteur serait également préservée. C’est précisément cela, la différence entre l’autorité qui élève l’institution et l’autorité qui rabaisse l’individu.

Une difficulté supplémentaire : le président est aussi le chef du parti

La situation devient d’autant plus délicate que le chef de l’État préside également l’Union démocratique des bâtisseurs. Cette formation politique regroupe justement les responsables issus de cette majorité. Cette double casquette exige donc une vigilance particulière.

En effet, le président de la République doit constamment distinguer son rôle de chef de l’État de son rôle de responsable partisan. Lorsqu’il s’adresse publiquement à un élu de sa propre famille politique, cette frontière peut devenir difficile à percevoir. Or elle reste essentielle.

Le maire doit d’abord rendre compte de son action dans le cadre des institutions et devant les citoyens. Il ne faudrait surtout pas que s’installe l’impression suivante : que les élus locaux seraient avant tout comptables de leur action devant le chef du parti. Ils doivent plutôt en rendre compte devant les citoyens et les institutions compétentes. Dans une démocratie, la loyauté politique ne doit jamais remplacer la responsabilité institutionnelle.

Le danger d’une culture politique fondée sur la peur

Un enjeu beaucoup plus important que la seule personne du maire se dessine ici. Il s’agit de la culture administrative et politique que nous voulons construire. Si chaque responsable public travaille principalement dans la crainte d’un désaveu public du chef de l’État, un risque apparaît. Celui de créer une administration qui cherche d’abord à éviter la colère du sommet, plutôt qu’à répondre efficacement aux besoins de la population.

Or une administration moderne doit fonctionner sur la base de règles claires. Elle doit aussi reposer sur des objectifs, des évaluations et des responsabilités clairement définies. Certes, le président doit pouvoir exiger des résultats. Mais les responsables doivent également connaître les critères de leur évaluation. Ils doivent savoir devant quelles institutions ils rendent compte, et selon quelles procédures ils peuvent être sanctionnés. C’est précisément cela qui transforme l’autorité personnelle en autorité institutionnelle.

Le problème n’est donc pas que le président soit ferme

Il serait caricatural de demander au chef de l’État de rester silencieux face aux dysfonctionnements du terrain. Le président doit rester exigeant. Il doit pouvoir interpeller les maires et demander des comptes aux ministres. Il doit aussi pouvoir sanctionner les responsables défaillants. Il doit enfin pouvoir affirmer que certains responsables ne sont pas à la hauteur de leurs fonctions.

Cependant, la fermeté présidentielle ne devrait jamais nécessiter l’humiliation publique pour se faire entendre. C’est même l’inverse qui prévaut. Plus la fonction est élevée, plus la parole doit rester maîtrisée. Plus le pouvoir est important, plus la retenue devient nécessaire. Plus l’interlocuteur reste faible institutionnellement, plus celui qui détient le pouvoir doit mesurer la portée de ses paroles. Voilà pourquoi il faut juger le comportement présidentiel avec un niveau d’exigence supérieur à celui d’un simple responsable politique.

Une République ne se construit pas uniquement avec des chantiers

Une dimension symbolique mérite enfin d’être soulignée. Le président Oligui Nguema a fait de la proximité avec les populations une composante importante de son action politique. Sa présence régulière sur le terrain illustre cette démarche, qui peut s’avérer utile.

Toutefois, construire des routes, curer des caniveaux et réhabiliter des quartiers ne suffit pas à construire une République. Il faut également construire une culture de l’État. Cette culture se construit d’ailleurs dans les détails. Elle se voit dans la manière dont un ministre s’adresse à un fonctionnaire, dont un gouverneur parle à un maire, et dont un maire considère ses administrés. Elle se voit surtout dans la manière dont un président s’adresse à ceux qui exercent des responsabilités sous son autorité. Par conséquent, la transformation matérielle du pays doit s’accompagner d’une transformation des pratiques du pouvoir.

Le président doit être plus grand que la situation

Au fond, cette séquence pose une question simple mais fondamentale : que doit être l’autorité présidentielle dans une République ? Doit-elle impressionner, ou plutôt inspirer ? Doit-elle faire taire, ou plutôt responsabiliser ? Doit-elle dominer les hommes, ou plutôt élever les institutions ? La réponse devrait sembler évidente.

Le président de la République dispose d’un pouvoir considérable. C’est précisément pour cette raison qu’il doit rester particulièrement attentif à l’usage qu’il fait de sa parole. En effet, lorsque le président humilie publiquement un responsable, l’homme seul ne reçoit jamais le coup. L’institution parle aussi à travers lui. Et lorsque l’institution parle, elle doit mesurer la trace qu’elle laisse.

Certes, le maire peut être remplacé. Un ministre peut perdre ses fonctions. Un directeur peut être relevé de ses fonctions. Un élu peut perdre une élection. Mais la dignité attachée aux fonctions républicaines doit, elle, demeurer intacte.

Le président de la République peut donc rester ferme. Il peut se montrer exigeant, sévère, voire inflexible lorsqu’il estime que l’intérêt général l’exige. Néanmoins, il lui appartient de démontrer qu’une chose surpasse la force du pouvoir : la maîtrise du pouvoir lui-même.

En définitive, l’autorité véritable ne consiste pas à montrer que l’on peut humilier un homme. Elle consiste plutôt à démontrer que l’on n’a pas besoin de l’humilier pour se faire respecter. C’est peut-être là que se mesure véritablement la différence entre l’autorité d’un homme et la grandeur d’une institution.

Par Roland Olouba Oyabi
Journaliste multimédia, Directeur de Publication de Gabon Mail Infos, chroniqueur radio, diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, de l’Université de Lille, de l’IAE Lille, de l’Université de Johannesburg et certifié réfèrent digital de l’école241 de Libreville. Meilleur journaliste gabonais en ligne Makongonio 2025.

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