Quand un pouvoir se détourne des règles qu’il a lui-même édictées, il finit toujours par se heurter à son propre miroir. La suspension des réseaux sociaux décidée par la Haute Autorité de la Communication (HAC) n’est pas un accident de parcours, mais l’aboutissement logique d’une politique qui, depuis l’accession au pouvoir du général président Brice Clotaire Oligui Nguema, a progressivement relégué le journalisme professionnel aux marges du débat public. À force de confondre vitesse et précipitation, influence et information, le gouvernement gabonais s’est enfermé dans un labyrinthe dont il cherche aujourd’hui la sortie à coups de sanctions collectives.
Je n’ai eu de cesse de le rappeler, notamment lors de l’un de mes passages sur la chaîne publique Gabon 1ère à l’émission Matin Week-end: il est impératif de distinguer le journalisme de l’activisme et de l’influence numérique. La première repose sur des fondations solides, faites d’éthique, de déontologie, de vérification des faits et d’une formation rigoureuse acquise au sein d’une rédaction ou d’une école reconnue. Les seconds, par nature plus spontanés, échappent à toute structuration académique et à toute obligation professionnelle. On ne devient pas journaliste par la seule force d’un micro ou d’un smartphone, mais par l’apprentissage patient d’un métier exigeant.
L’activisme et l’influence, eux, relèvent d’une autre logique. Tout citoyen peut s’en réclamer, pour peu qu’il trouve le slogan fédérateur et la cause capable de rassembler des foules numériques. Naturellement, un journaliste peut être influenceur par l’impact de ses écrits, et parfois activiste lorsqu’il défend une cause précise. Mais l’inverse suppose une formation que nul raccourci ne saurait remplacer. Le rappeler ne revient nullement à disqualifier les combats justes. L’histoire regorge d’activistes admirables, à l’image du révérend Jesse Jackson, récemment disparu, ou de ceux qui luttent contre le réchauffement climatique et la traite humaine.
Pourtant, au Gabon, la confusion est devenue doctrine. La presse a récemment dévoilé les rémunérations mensuelles d’activistes et d’influenceurs grassement entretenus par les autorités, pendant que les journalistes, véritables vigies démocratiques, sont blacklistés, poursuivis ou parfois incarcérés. Ironie cruelle : certains de ces influenceurs, nourris à l’argent public, n’hésitent pas à faire chanter leurs bienfaiteurs lorsque le robinet se ferme. Dans le même temps, la presse privée se partage une subvention annuelle de cinq cents millions de francs CFA pour plus de quatre-vingts médias, confirmant son statut de parent pauvre d’un quatrième pouvoir sans moyens.
La presse publique n’est guère mieux lotie. Elle peine à financer reportages et émissions, malgré des subventions insuffisantes, révélant un paradoxe criant : un pays qui proclame la liberté d’expression tout en affamant ceux qui l’incarnent. Or, la presse demeure l’un des baromètres essentiels de la vitalité démocratique. Les institutions internationales n’analysent pas les directs tapageurs des influenceurs, mais les articles signés, contextualisés et responsables des journalistes.
Faute d’un cadre éthique et déontologique clairement établi et rigoureusement encadré par une institution régulatrice telle que la Haute Autorité de la Communication, certains activistes politiques s’adonnent à des attaques asymétriques, souvent violentes dans la forme comme dans le fond, et susceptibles, à terme, de se retourner contre ceux-là mêmes qui les ont soutenus. Les journalistes, à l’inverse, évoluent sous l’autorité d’un gendarme institutionnel qui fixe des règles, impose des limites et garantit une responsabilité professionnelle. Or, en décidant la suspension généralisée des réseaux sociaux, la HAC frappe indistinctement médias, entreprises et citoyens, tout en fragilisant un pan entier de l’économie numérique. Ce sont ainsi d’innombrables transactions quotidiennes, menées via WhatsApp ou Facebook, qui se trouvent brutalement ajournées, plongeant acteurs économiques et usagers dans une incertitude préjudiciable à la fluidité des échanges et à la confiance collective
Une coupure ne fait pas taire l’information, elle la radicalise. À l’image d’un fleuve brutalement endigué, le flux informatif, privé de ses canaux officiels, cherche aussitôt des brèches souterraines, s’infiltre dans les messageries cryptées, se nourrit de rumeurs et s’exacerbe dans l’ombre.
Il est temps pour les autorités de changer de disque. Remettre le journaliste au centre de l’information, c’est restaurer la crédibilité de l’État. La sanction aveugle ne saurait remplacer l’éducation populaire. À chacun sa place, à chacun son rôle, pour que le Gabon cesse de se battre contre son propre reflet.
Par Roland Olouba Oyabi, Journaliste, Manager des médias et Directeur de publication de Gabon Mail Infos


























