Libreville, le 05 mars 2026- Dans l’espace public gabonais, certaines réalités sanitaires demeurent longtemps confinées dans le silence des foyers. L’endométriose fait partie de ces pathologies longtemps reléguées à la périphérie du débat social, alors même qu’elle constitue un enjeu majeur de santé publique. Derrière le symbole du ruban jaune, devenu emblème mondial de la sensibilisation à cette maladie, se dessine une problématique à la fois médicale, sociale et politique qui interroge les mécanismes de reconnaissance des souffrances féminines dans les sociétés africaines contemporaines.
Sur le plan strictement médical, l’endométriose est une maladie gynécologique chronique caractérisée par la présence de tissus semblables à l’endomètre en dehors de l’utérus, provoquant douleurs pelviennes, troubles menstruels et parfois infertilité. À l’échelle mondiale, environ 10 % des femmes en âge de procréer seraient concernées, soit près de 190 millions de personnes.
Au Gabon, les données restent encore fragmentaires, mais les études hospitalières suggèrent que la pathologie est loin d’être marginale. Une analyse rétrospective menée sur des pièces opératoires entre 1987 et 2022 révèle une proportion d’environ 7,3 % de cas d’endométriose parmi les patientes étudiées, avec une prévalence particulièrement élevée chez les femmes âgées de 36 à 50 ans.
Cependant, la dimension la plus frappante du phénomène réside moins dans sa fréquence que dans son invisibilité. L’endométriose s’inscrit dans un univers social où la douleur menstruelle est souvent banalisée. Dans de nombreuses cultures africaines, les règles demeurent un sujet entouré de pudeur et de non-dit. La conséquence est double : les femmes intériorisent leurs souffrances et le corps social peine à reconnaître la pathologie comme une réalité médicale légitime.
Cette invisibilité est renforcée par un déficit structurel de connaissance. Au Gabon, certaines études indiquent que seulement 23 % des gynécologues possèdent une connaissance approfondie de l’endométriose et de sa prise en charge, ce qui contribue à des diagnostics tardifs et à une prise en charge insuffisante des patientes.
Ainsi, la maladie se retrouve à la croisée de deux formes de marginalisation : l’une scientifique, liée au manque de recherche et de formation médicale, l’autre socioculturelle, liée à la difficulté de verbaliser les douleurs liées au corps féminin.
Dans ce contexte, la mobilisation autour du ruban jaune revêt une portée qui dépasse la seule dimension sanitaire. Elle constitue un processus de politisation progressive d’un problème longtemps perçu comme intime. Les campagnes de sensibilisation menées notamment au mois de mars par des associations comme Endofi Gabon témoignent de cette transformation : la maladie devient progressivement une cause collective, portée dans l’espace public par des militantes, des professionnels de santé et des patientes elles-mêmes.
Du point de vue sociopolitologique, ce phénomène s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des droits à la santé reproductive. En Afrique centrale, comme ailleurs, les enjeux liés au corps des femmes — maternité, infertilité, douleurs menstruelles — se trouvent souvent au cœur de normes sociales fortes. L’endométriose, parce qu’elle peut provoquer des difficultés à concevoir et affecter la vie conjugale, bouscule ces représentations traditionnelles et oblige les sociétés à repenser leur rapport à la santé féminine.
Ce combat pour la reconnaissance est également une question de politique publique. La transformation d’une souffrance individuelle en problème public suppose l’intervention de l’État : financement de la recherche, formation des professionnels de santé, mise en place de protocoles de dépistage et intégration de la pathologie dans les stratégies nationales de santé reproductive. Plusieurs acteurs associatifs gabonais plaident déjà pour une meilleure implication des pouvoirs publics et pour une amélioration de la prise en charge médicale des patientes.
En définitive, l’endométriose au Gabon révèle une vérité sociologique souvent observée : certaines maladies ne deviennent visibles que lorsqu’une parole collective se lève pour les nommer. Le ruban jaune, en apparence simple symbole, incarne ainsi un processus plus profond, celui par lequel une douleur intime devient un enjeu social, puis un objet de politique publique.
Car derrière les statistiques, les campagnes de sensibilisation et les discours institutionnels, il demeure une réalité irréfutable : celle de milliers de femmes dont la souffrance longtemps silencieuse réclame désormais d’être entendue.


























