L’article de Gabon Media Time du 30 janvier 2026 « Presse gabonaise : chronique d’une disparition imminente » a fait l’effet d’un pavé jeté dans l’eau trouble du consensus mou. Il a osé dire tout haut ce que beaucoup murmurent à voix basse : exercer le journalisme au Gabon est devenu un sport d’endurance, parfois un acte de bravoure, souvent un pari risqué. Mais réduire cette crise à la seule question des arrestations arbitraires serait se contenter de regarder l’orage sans voir la sécheresse qui l’accompagne. Car la pression qui s’exerce sur les médias gabonais n’est pas seulement visible, elle est aussi calculée, progressive, méthodique. Elle ne frappe pas toujours, elle affame.
Les convocations à répétition, les gardes à vue abusives, les menaces à peine voilées constituent la vitrine brutale de la contrainte exercée sur les médias gabonais dans la Ve République. Elles fonctionnent comme des pancartes plantées en plein champ : « n’allez pas plus loin ». Enquêter a un prix, critiquer un coût, persévérer une sanction. Mais les régimes les plus habiles n’ont jamais compté uniquement sur la matraque. La peur fatigue, l’épuisement soumet.
C’est ici qu’entre en scène l’arme la plus discrète et la plus redoutable : l’asphyxie économique. Une presse peut survivre à l’intimidation ; elle meurt rarement de courage, mais souvent de faim. Comment comprendre, sinon, la disparition quasi systématique de la publicité institutionnelle dans un pays où l’État demeure pourtant l’un des rares annonceurs solvables ? Pourquoi ces campagnes publiques, lorsqu’elles daignent apparaître, semblent-elles circuler dans des couloirs obscurs, guidées moins par l’audience ou le professionnalisme que par la docilité éditoriale ? Et quel signal adresse-t-on à une rédaction lorsque sa survie dépend moins de son travail que de son silence ?
Le secteur privé, censé offrir un contrepoids, ne joue pas ce rôle. Dans une économie fragile, étroitement dépendante de la commande publique, la publicité commerciale se fait rare, parcimonieuse, presque symbolique. Peut-on produire une information rigoureuse avec des budgets faméliques ? Peut-on enquêter avec des journalistes sous-payés, mal équipés, et perpétuellement menacés de licenciement ou d’arrestation illégale ? Exiger l’indépendance dans ces conditions aux médias gabonais revient à demander à un naufragé de nager avec une ancre aux pieds.
La question s’impose alors, nue et dérangeante :
un média économiquement étranglé peut-il rester libre longtemps ?
un journaliste précarisé peut-il résister indéfiniment à la pression, à la tentation, à l’autocensure ?
et que devient le droit du citoyen à une information fiable lorsque ceux qui l’informent travaillent dans l’angoisse du lendemain ?
Cette double contrainte, politique par la peur, économique par la privation, ne fait pas que fragiliser la presse. Elle appauvrit le débat public, émousse la vigilance citoyenne et installe un brouillard informationnel où la rumeur court plus vite que le fait, et où le soupçon remplace la preuve. Une société ainsi informée avance à tâtons, privée de boussole.
Et pourtant, malgré ce terrain miné, certains médias tiennent encore. Ils enquêtent, recoupent, publient. Non par goût du sacrifice, mais par fidélité à une éthique. Leur persistance pose alors la question la plus troublante : si certains y parviennent malgré tout, pourquoi tout semble organisé pour les faire échouer ?
À l’heure où le pouvoir invoque refondation, transparence et moralisation, le sort réservé aux médias agit comme un révélateur impitoyable. Une presse libre ne se juge pas à sa capacité d’applaudir, mais à sa possibilité de déranger sans être étranglée.
Un pays qui affame ses médias ne fait pas taire la vérité : il s’ampute de sa mémoire, avance sans cadence, et marche, les yeux bandés, vers l’oubli.
Par Roland Olouba Oyabi, Journaliste et directeur de publication de Gabon Mail Infos

























