Libreville, le 26 decembre 2025- La justice gabonaise a frappé fort. Mais elle n’a pas frappé juste aux yeux de nombreux observateurs. Car dans l’affaire Pascal Ogowé Sifon, si presque tout un cabinet ministériel a été envoyé en détention, une figure centrale demeure inexplicablement hors d’atteinte. Une singularité qui nourrit, plus que jamais, le soupçon d’une justice à deux vitesses.
Ce jeudi 25 décembre 2025, après plus de vingt heures d’audition, l’ancien ministre du tourisme, Pascal Ogowé Sifon, a été placé sous mandat de dépôt et écroué à la prison centrale de Libreville. Avec lui, l’ensemble des membres de son cabinet cités dans le dossier ont connu le même sort : auditions prolongées, mandats de dépôt, incarcérations. Une opération judiciaire d’envergure, rare par son ampleur, présentée comme le signal d’une rupture avec l’impunité d’hier.
Arrivé au palais de justice la veille à 16 heures, l’ex-ministre en est ressorti le lendemain vers 14 heures, sous escorte, visiblement éprouvé. Face à ses proches rassemblés depuis la veille, il aurait déclaré : « Je me suis battu jusqu’au bout… ça n’a pas marché. Soyez calmes. » Une phrase lourde de résignation, presque prophétique.
Les faits reprochés sont graves : projets structurants jamais matérialisés, notamment celui des six écolodges censés incarner le tourisme durable ; flux financiers opaques portant sur près de 10 milliards de FCFA ; disparition présumée de 2,6 milliards de FCFA liés à l’hôtel de Moanda ; et résurgences du dossier Cap-Caravane, devenu symbole d’un enchevêtrement dangereux entre argent public et intérêts privés. Autant d’éléments qui ont conduit les magistrats à user de l’arme la plus coercitive de l’instruction : la détention préventive.
En droit, rappelons-le, aucun des mis en cause n’est encore condamné. Tous bénéficient de la présomption d’innocence. Mais dans la pratique judiciaire, une réalité saute aux yeux : un cabinet entier est aujourd’hui derrière les barreaux.
Un cabinet entier… moins une personne.
Car dans ce tableau d’ensemble, une absence intrigue, dérange, choque. Liliane Ngari, alors secrétaire générale du ministère du tourisme, poste névralgique par excellence, est la seule citée dans le dossier à n’avoir fait l’objet d’aucun mandat de dépôt. Tous sont incarcérés. Elle ne l’est pas. Tous ont été privés de liberté. Elle y échappe.
Cette exception n’est pas anodine. Elle n’est pas technique. Elle est politique, symbolique et profondément corrosive pour la crédibilité de l’action judiciaire. Comment justifier qu’au sommet administratif du ministère, celle qui coordonne, valide, supervise, demeure libre, quand ses collaborateurs directs et le ministre lui-même dorment en cellule ? Comment expliquer que la chaîne de responsabilité s’arrête précisément là où commence le pouvoir administratif le plus structurant ?
Ce traitement différencié installe un malaise profond. Il donne le sentiment que la justice sait se montrer implacable… mais pas avec tout le monde. Qu’elle peut frapper vite et fort, mais aussi contourner, ralentir ou épargner, selon des critères que le citoyen ordinaire ne comprend plus.
Certes, Liliane Ngari est présumée innocente. Mais cette présomption vaut pour tous les autres détenus. Or, seule l’une bénéficie de la liberté, quand tous les autres subissent la rigueur carcérale. Ce déséquilibre alimente une conviction dangereuse : celle d’une justice sélective, hiérarchisée, où l’égalité devant la loi reste un idéal proclamé mais imparfaitement appliqué.
L’affaire Ogowé Sifon aurait pu devenir le symbole éclatant d’une justice nouvelle, courageuse, cohérente. Elle risque désormais de rester dans les mémoires comme la démonstration brutale que, même dans la chute, tout le monde ne tombe pas au même niveau.
Car une justice crédible ne laisse pas une seule silhouette debout au milieu des ruines, sans explication.
Et une justice respectée ne connaît ni protégés, ni exceptions silencieuses.


























