Dans les entrailles luxuriantes de l’Afrique centrale, la forêt murmure encore les noms sacrés de ses enfants : l’Okoumé, le Kevazingo, le Padouk… Des essences nobles, jadis reines silencieuses d’un empire végétal millénaire, aujourd’hui réduites à l’état de simples chiffres dans des carnets d’exportation. Ces arbres, jadis totems de l’équilibre écologique, sont désormais les trophées d’une industrie forestière assoiffée, qui scie les racines du vivant pour nourrir les appétits d’un marché mondialisé.
La filière bois représente un pilier économique pour plusieurs pays d’Afrique centrale, notamment le Gabon, le Cameroun ou encore la République Centrafricaine. Pourtant, ce pilier, bien que porteur, est bancal. On y exploite sans relâche les mêmes espèces, comme si la forêt n’était qu’un buffet sélectif où seuls les plats les plus prisés méritaient d’être servis. À ce rythme, l’Okoumé deviendra une relique, le Kevazingo une légende, et le Padouk un souvenir fossilisé dans les salons huppés d’Europe ou d’Asie.
Les gouvernements de la sous-région, en se contentant de mesures de contrôle sporadiques et de réglementations parfois laxistes ou détournées, jouent un rôle de vigie aveugle. Ils regardent les arbres tomber mais n’entendent pas la plainte de la forêt. Où sont les politiques de diversification de l’exploitation? Où sont les incitations à valoriser les essences dites « secondaires »? Où sont les campagnes pour redonner aux populations locales la conscience de la richesse botanique qu’elles foulent chaque jour?
À l’heure où l’urgence climatique devient un refrain mondial, l’Afrique centrale, poumon végétal de la planète, continue de vivre en apnée.
Le problème n’est pas tant l’exploitation du bois, mais son exclusivité et sa cupidité. C’est une monoculture forestière d’un genre nouveau, où l’on préfère couper un arbre célèbre plutôt que de valoriser les dizaines d’espèces qui l’entourent. Résultat : les forêts se désertifient de l’intérieur, les sols se meurent, la biodiversité vacille et les populations forestières sont les premières sacrifiées.
Les plans d’aménagement forestier, souvent exigés par les bailleurs et organismes internationaux, ne sont que des pansements sur des plaies béantes lorsqu’ils ne sont pas réellement appliqués. Que vaut un texte de loi si les tronçonneuses ne le lisent pas?
Il est temps de rompre avec le fétichisme des essences vedettes. L’avenir forestier de l’Afrique centrale ne peut reposer sur trois ou quatre noms prestigieux. Il doit se construire dans une vision systémique, où chaque essence compte, où les bois dits « oubliés » retrouvent une valeur économique et culturelle. Une forêt vivante est une forêt équilibrée, et non un jardin orphelin d’arbres iconiques.
Les autorités doivent comprendre que préserver la forêt, c’est préserver bien plus que du bois. C’est préserver des emplois, des cultures, des savoirs, des écosystèmes entiers. Les ministères concernés, les agences forestières, les collectivités locales, tous ont leur part dans ce contrat vital.
Car si demain, les arbres cessent de parler, c’est la terre elle-même qui criera. Et ce cri, aucun rapport d’exportation ne pourra l’étouffer.
L’Afrique centrale ne peut continuer à vendre ses joyaux forestiers à prix d’or tout en hypothéquant l’héritage de ses enfants. Il est temps que les dirigeants remplacent les tronçonneuses incontrôlées par une stratégie raisonnée, inclusive et durable. La forêt ne demande pas la charité, elle réclame la justice.
Le vrai développement, ce n’est pas abattre ce qui est précieux, c’est savoir en faire une source de vie pour tous, et pour longtemps.
Par Darlyck Ornel Angwe, journaliste stagiaire












































