Depuis quelque temps, un phénomène inquiétant s’installe au Gabon, révélant à la fois un malaise profond et une dérive collective : l’usage abusif des véhicules ambulances du SAMU social gabonais. Ce service, conçu pour répondre aux urgences médicales et sociales des populations les plus vulnérables, est de plus en plus sollicité à mauvais escient par des citoyens qui appellent pour des consultations de confort, des symptômes bénins ou par simple opportunisme. Ils oublient, hélas, que derrière chaque intervention, ce sont des ressources publiques mobilisées, des vies réellement en danger qui attendent, et surtout, l’argent du contribuable qui finance ce service.
Ce comportement n’est pas anodin. Il est le reflet d’une culture de l’assistanat bien enracinée, héritée d’un rapport ancien à l’État perçu comme une entité omniprésente et providentielle. Dès lors, le service public gratuit est souvent consommé sans conscience ni responsabilité. Le SAMU social, parce qu’il répond avec rapidité, efficacité et humanité, est devenu pour certains une alternative gratuite aux taxis ou aux centres de santé, sans égard pour sa vocation première. On en vient à appeler le 1488 pour des douleurs de règles, une fièvre légère, une toux chronique ou une petite blessure au doigt : des situations qui ne nécessitent ni urgence, ni intervention spécialisée.
À cela s’ajoute un autre mal, plus insidieux : l’absence d’éducation civique et sanitaire dans une partie de la population. Beaucoup ignorent le sens du mot « urgence » et la limite d’un système médical d’intervention. Ce n’est pas un défaut individuel, mais un échec collectif. Il faut rappeler que l’ambulance n’est pas un véhicule de confort. Elle est le prolongement direct de l’hôpital, une main tendue à ceux que la vie menace immédiatement. Détourner cette main, c’est la retirer à quelqu’un d’autre, peut-être à sa propre mère demain, lorsqu’elle fera un AVC et qu’aucun véhicule ne sera disponible.
Ce qui choque le plus, c’est cette banalisation du bien commun. Le SAMU social est une richesse nationale, une conquête sociale rare, précieuse, et pourtant utilisée comme un simple outil de convenance. Chaque déplacement inutile use les véhicules, épuise le personnel, consomme du carburant, et ralentit les vraies urgences. Mais surtout, il coûte cher. Et ce prix est payé par nous tous, y compris ceux qui n’auront peut-être pas le privilège d’être secourus à temps.
Face à cette dérive, il est urgent de dire les choses avec fermeté. Ce comportement est irresponsable, incivique, voire immoral. Il trahit l’idée même de solidarité nationale. Il bafoue le dévouement de ceux qui, jour et nuit, risquent leur santé pour venir en aide aux autres. Il transforme un service vital en objet de confort, et cela est inacceptable.
Car derrière les sirènes et les blouses blanches du SAMU social gabonais, il y a des hommes et des femmes engagés, courageux, admirables. Depuis 2017, ils ont soigné plus d’un million de personnes. Ils vont là où les routes s’arrêtent, là où la République oublie parfois de passer. Ils portent des enfants dans leurs bras, soutiennent des femmes en travail dans les quartiers enclavés, sauvent des vieillards isolés en pleine nuit. Ils n’attendent ni reconnaissance, ni récompense. Ils le font par devoir, par humanité.
Le SAMU social incarne ce que l’État a de plus noble. Il est la main visible de la République, tendue vers les oubliés. Le détourner de sa mission, c’est insulter son engagement. C’est trahir les principes mêmes du vivre-ensemble.
Il est temps que chaque Gabonais se regarde dans le miroir de la conscience collective. L’urgence n’est pas un caprice. L’ambulance n’est pas un taxi. Et le SAMU social n’est pas un service privé à la demande. C’est une œuvre de salut public, une main tendue à ceux qui n’ont plus d’issue. Protégeons-le. Respectons-le. Et surtout, méritons-le.
Par Darlyck Ornel Angwe, journaliste stagiaire


























