L’opération de déguerpissement menée à Plaine-Orety, dans la commune de Libreville, n’est pas simplement un acte administratif ou une mesure urbanistique musclée. Elle est, au fond, le révélateur brutal d’un problème structurel beaucoup plus profond : la faillite de la gouvernance foncière au Gabon, l’ignorance des réalités sociales urbaines, et l’instrumentalisation politique de l’espace urbain à des fins économiques ou clientélistes.
Face à cette situation, deux figures publiques, Jean-Rémy Yama et Alain-Claude Bilie-By-Nzé, ont porté une critique d’une rare gravité. Le premier, syndicaliste aguerri et fin connaisseur des mécanismes d’État, dénonce une opération menée en violation totale de la légalité administrative. Il pointe l’invalidité manifeste du décret d’utilité publique du 14 février 2024, censé ne produire ses effets que pour une durée d’un mois, et qui, pourtant, a servi de fondement à une destruction massive plus d’un an plus tard. Cette situation traduit, selon lui, un mépris non seulement des lois mais surtout des citoyens, traités comme des variables d’ajustement dans une logique d’aménagement autoritaire.
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Le fond du problème, que Jean-Rémy Yama soulève indirectement, c’est l’absence d’un État de droit véritablement effectif dans la gestion du foncier au Gabon. Dans un pays où de nombreuses familles vivent sans titres formels mais sur des terrains occupés depuis plusieurs décennies, souvent avec la tolérance tacite ou l’assentiment des autorités, l’État ne peut pas faire subitement preuve de rigidité sans se rendre coupable d’hypocrisie. D’autant que, dans de nombreux cas, les mêmes institutions publiques ont délivré des autorisations d’occupation ou laissé des branchements officiels d’eau et d’électricité s’opérer. Le silence administratif d’hier ne peut devenir une arme d’expulsion aujourd’hui sans exposer l’État à une accusation grave : celle de duplicité.
De son côté, Alain-Claude Bilie-By-Nzé, ancien chef du gouvernement, adopte une approche plus politique et morale sur la question du déguerpissement à Plaine-Orety. Il dénonce ce qu’il considère comme une « punition collective », infligée à une population déjà vulnérable. Sa critique ne s’arrête pas au plan humanitaire ; elle touche au cœur même de la légitimité de l’action publique. Il affirme que détruire des maisons sans relogement préalable, sans procédure équitable, sans accompagnement social, revient à institutionnaliser l’arbitraire. Il va jusqu’à interroger la posture du chef de l’État, insistant sur le fait que gouverner, ce n’est pas seulement faire appliquer la loi, c’est surtout garantir la justice. La loi sans la justice, dit-il, devient une machine de guerre contre le peuple.
Mais au-delà des critiques individuelles, une question centrale surgit : à qui profite cette violence urbaine à Plaine-Orety ? Car il ne s’agit pas ici d’une opération de sécurisation d’urgence ou de réponse à une catastrophe naturelle. Il s’agit d’un déguerpissement anticipé, organisé, décidé. Plusieurs éléments, notamment les soupçons exprimés par Bilie-By-Nzé, laissent entrevoir une logique de spéculation foncière. Il s’agirait alors de récupérer des terrains stratégiques en périphérie de la ville, pour les valoriser à travers des projets d’habitat dit « moderne » ou des cessions à des promoteurs privés. Dans cette perspective, le citoyen pauvre devient un obstacle au développement marchand de la ville. Il est déplacé, effacé, invisibilisé.
Cette stratégie de réorganisation urbaine violente, qui sacrifie les quartiers populaires sur l’autel de la rentabilité immobilière, rappelle les pires dérives de la gentrification autoritaire. On prétend améliorer la ville, mais on commence par chasser ceux qui la font vivre. Ce n’est pas une politique publique, c’est une épuration sociale.
Le silence du gouvernement sur les modalités d’indemnisation, l’absence de transparence sur les projets futurs dans la zone déguerpie, et le refus de publier les titres fonciers visés ou d’organiser une concertation citoyenne révèlent une posture de fermeture. Ce manque de dialogue nourrit une fracture grandissante entre le pouvoir et les citoyens, mais aussi entre les institutions elles-mêmes : comment comprendre qu’un ancien Premier ministre condamne aussi sévèrement une opération menée par l’exécutif qu’il a servi ? Cette prise de parole de Bilie-By-Nzé est d’autant plus significative qu’elle illustre la fin d’un consensus élitiste sur la gestion de la chose publique, et peut-être même les prémices d’un repositionnement politique au sein des élites déclassées ou marginalisées par le régime actuel.
Au final, Plaine-Orety devient un théâtre où se joue bien plus qu’un conflit de terrains : on y lit le refus de l’État d’assumer son rôle social, la perte de légitimité de ses décisions, l’ignorance des dynamiques communautaires, et la violence symbolique exercée contre les pauvres au nom d’une modernité urbaine qui ne leur est jamais destinée.
Le vrai problème, le cœur de la crise, ce n’est pas le décret, ce n’est pas même l’indemnisation : c’est le modèle de société que l’on impose sans le dire. Une société où les pauvres n’ont plus droit à la ville.
Par Darlyck Ornel Angwe, journaliste stagiaire


























