Libreville, le 27 mars 2026- Présenté comme un levier stratégique pour la planification du développement, le recensement général de la population au Gabon traverse aujourd’hui une zone de turbulences préoccupante. Derrière l’ambition affichée au sommet de l’État, la réalité du terrain révèle un malaise profond chez les agents recenseurs, dont les conditions de travail et les attentes financières semblent en décalage avec les engagements initiaux.
Recrutés avec la promesse d’une avance de 150 000 francs CFA, suivie d’un paiement de 200 000 francs à l’issue de leur mission, ces agents affirment avoir vu leur situation se complexifier à mesure que l’opération avançait. Très vite, les premières difficultés techniques sont apparues, notamment à travers une application de collecte de données jugée instable, entravant considérablement le bon déroulement des opérations.
À ces contraintes s’est ajoutée une sensibilisation insuffisante des populations, souvent méfiantes, voire réticentes face aux recenseurs. Une situation qui a contribué à tendre davantage les interactions sur le terrain, plaçant les agents dans une position délicate, à la frontière entre pédagogie et incompréhension sociale.
Arrivés au terme de leur contrat initial, plusieurs recenseurs déclarent avoir été invités à poursuivre leur mission sans clarification immédiate sur leur rémunération. Un slogan interne, « le 13, c’est le 13 », laissait espérer un règlement rapide. Pourtant, à la date annoncée, aucune avancée concrète n’a été constatée, contraignant les agents à prolonger leur engagement dans une incertitude persistante, jusqu’à la signature tardive d’un avenant.
Ce nouvel accord prévoyait certes le paiement des sommes dues, assorti d’une indemnité de transport de 30 000 francs CFA. Mais, selon de nombreux témoignages, ces engagements peinent à se matérialiser. « On nous demande de continuer à travailler, mais sans visibilité réelle sur nos droits. C’est un flou qui devient difficilement supportable », confie un agent, visiblement éprouvé.
Dans les faits, les conditions d’exercice se sont nettement dégradées. Faute de moyens logistiques, certains agents parcourent de longues distances à pied pour couvrir leurs zones de recensement, tandis que d’autres dépendent du soutien financier de leurs supérieurs hiérarchiques pour assurer leurs déplacements. « Il nous arrive de travailler toute une journée sans pouvoir nous offrir un repas ou même de l’eau », témoigne un autre recenseur, décrivant une précarité qu’il juge incompatible avec l’importance de la mission.
Plus préoccupant encore, les tensions avec les populations se multiplient dans certaines localités. Entre impatience, incompréhension et frustration, les agents recenseurs se retrouvent parfois exposés à des réactions hostiles, dans un contexte où les attentes sont fortes et les résultats tardent à se concrétiser.
Dans ces conditions, une interrogation majeure émerge : comment garantir la fiabilité des données collectées lorsque les principaux acteurs de terrain évoluent dans une telle fragilité ? La question, loin d’être anodine, touche à la crédibilité même de l’opération, dont dépend une part essentielle des politiques publiques à venir.
Autre source de mécontentement, l’absence d’assurance maladie effective, pourtant évoquée dans les engagements initiaux. Pour les agents, ce manquement vient renforcer le sentiment d’abandon et d’insécurité dans l’exercice de leur mission.
Face à cette accumulation de difficultés, les agents recenseurs appellent à une réaction rapide des autorités, afin de rétablir la confiance et de garantir des conditions de travail conformes aux exigences d’une opération d’intérêt national.
En l’état, le contraste entre l’ambition institutionnelle et la réalité du terrain interroge. Car si le recensement est un outil de gouvernance, il repose avant tout sur des femmes et des hommes dont l’engagement mérite reconnaissance, encadrement et respect.
Comme le dit un proverbe de Lambaréné : « Celui qui porte le panier ne doit pas marcher le ventre vide. »


























