Le chiffre est suffisamment vertigineux pour dépasser le simple registre comptable. La Cour des comptes évoque 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes. Près de 600 personnes physiques et morales concerneraient ce rapport. Par ailleurs, les autorités annoncent un délai d’un mois pour engager le recouvrement. Derrière cette masse financière, une question embarrassante se dessine clairement. Comment une telle accumulation a-t-elle pu atteindre cette proportion ? La publication du rapport, le 7 septembre, ne constitue pas seulement un événement judiciaire.
Une Cour des comptes n’existe pas pour décorer l’architecture administrative de l’État. Elle constitue un instrument de contrôle de l’utilisation des ressources publiques. Son rôle prend tout son sens lorsque ses observations corrigent ainsi les pratiques courantes. Elle établit donc des responsabilités clairement identifiées. Quand les conditions juridiques le permettent, elle récupère les sommes détournées. Le rapport révèle ainsi un volume considérable de débets accumulés.
Le débat doit porter sur la chaîne institutionnelle du contrôle. Qui contrôlait ? Quand ? Avec quels moyens ? Quelles observations les autorités avaient-elles donc formulées ? Combien de procédures restaient sans exécution ? Pourquoi les mécanismes de responsabilité financière n’ont-ils pas interrompu plus tôt certaines pratiques ? C’est là que le rapport devient véritablement politique. Il touche directement à la manière dont l’État fonctionne.
1 700 milliards : le chiffre qui doit désormais produire des actes
Un montant de 1 700 milliards de FCFA ne peut se réduire à un simple chiffre spectaculaire. Ainsi, il représente des ressources publiques qui auraient dû financer d’autres priorités collectives urgentes. Il faut toutefois que les procédures compétentes confirment ces irrégularités et responsabilités. Attention cependant à une distinction essentielle. Un débet ou une irrégularité relevée ne saurait s’assimiler automatiquement à un détournement pénal définitivement établi.
Cette nuance n’est pas du tout secondaire. Elle constitue ainsi la frontière entre l’information judiciaire et le procès public. La responsabilité financière doit s’établir selon les procédures prévues par le droit. Les personnes concernées doivent pouvoir exercer leurs droits de défense. Les décisions doivent d’ailleurs s’exécuter conformément aux règles applicables. La fermeté n’exclut donc pas le droit. Elle en est, au contraire, la condition première.
Le véritable test commence maintenant
La publication du rapport de la Cour des comptes n’est que la première étape. La seconde, autrement plus difficile, sera le recouvrement effectif. En effet, le Gabon a connu des annonces fortes, des audits et des révélations. Ce qui manque au débat public, c’est le dernier kilomètre. Celui qui conduit du constat à la récupération des fonds. Combien l’État recouvrera-t-il réellement ? Dans quels délais ? Auprès de qui ?
Par quels mécanismes ? Quel montant le Trésor public encaissera-t-il effectivement au final ? Et que se passera-t-il pour les débiteurs récalcitrants ? C’est à ces questions que l’opinion publique attend désormais des réponses. Une justice financière qui révèle des irrégularités sans récupérer les sommes risque toutefois de rester une justice de papier. À l’inverse, un système capable d’identifier les responsabilités démontrerait son efficacité concrète.
La rupture ne se décrète pas, elle se mesure
Le pouvoir actuel revendique une rupture avec les anciennes pratiques de gouvernance. La publication d’un rapport de cette ampleur peut constituer un signal important. Pourtant, il serait prématuré d’y voir la preuve définitive d’une nouvelle ère. La rupture ne se mesure pas au nombre de pages d’un rapport.
Elle se mesure à la capacité de l’État à corriger les systèmes qui ont permis les dérives.Elle se mesure à récupérer les ressources publiques et sanctionner les responsabilités. Elle doit ainsi empêcher la répétition des mêmes mécanismes. Par ailleurs, le choix des responsables demeure important. Mais une institution ne peut reposer sur la seule réputation d’un homme. Elle doit fonctionner grâce à des procédures, des garanties et des moyens solides. Là se situe le véritable enjeu du mandat d’Alex Euv Moutsiangou.
Le Gabon face à son propre miroir
Le plus grand mérite de ce rapport pourrait bien être de déplacer le débat public. En effet, il ne s’agit plus de demander où est passé l’argent. Il faut désormais demander comment le système a permis cette disparition. Pourquoi les contrôles n’ont pas suffisamment fonctionné ? Comment empêcher que le même scénario recommence ? Car récupérer 1 700 milliards serait déjà une opération financière considérable.
Réformer les mécanismes qui ont permis ces créances serait une transformation plus profonde. Le Gabon ne gagnera donc pas cette bataille en publiant des rapports. Il la gagnera lorsque le contrôle deviendra systématique et permanent. La reddition des comptes doit cesser d’être exceptionnelle. La lumière vient peut-être enfin de s’allumer sur ce dossier. Mais une lumière n’a de valeur que si elle permet de corriger.
Comme le dit un proverbe de Lambaréné : « Lorsque le fleuve découvre ses profondeurs, nul ne peut prétendre que l’eau était toujours claire.












































