À Libreville, les populations d’Okala, Delta et Ciciba refusent d’être les victimes silencieuses d’un chantier imposé. Réunies en Collectif, elles ont interpellé le président Brice Clotaire Oligui Nguema le 5 juin 2025, dénonçant l’absence totale de concertation préalable aux démolitions annoncées.
Un village historique face à une modernisation mal engagée
Favorables au principe de l’élargissement routier, les habitants ne contestent pas le projet en lui-même. Ils dénoncent, en revanche, ses conditions de mise en œuvre. La prise de parole publique du Collectif intervient alors que des agents ont apposé des croix et la mention « à démolir » sur plusieurs habitations, parfois avec des dates précises.
Dès lors, le climat social de ces quartiers a basculé dans l’inquiétude. Pour les riverains, cette méthode est inacceptable. Elle trahit un mépris flagrant des réalités sociales et foncières des communautés concernées.
Le chef de quartier Gabriel Obiang Otogho a tenu à rétablir un fait fondamental. « Okala est un village. Ce n’est pas un quartier », a-t-il affirmé avec force. Il a rappelé que cet espace est « presque tricentenaire » et que c’est la ville qui est venue le trouver dans son village. Ainsi, pour les habitants, cette reconnaissance conditionne le respect de leur histoire, de leur culture et de leurs droits fonciers.
Des procédures bafouées, une population dans la psychose
Par ailleurs, les populations dénoncent un « non-respect flagrant des procédures administratives et légales ». L’absence totale de concertation préalable cristallise les tensions. Yvon Sana Bangui, juriste et observateur des droits fonciers au Gabon, rappelle que « tout projet d’utilité publique impliquant des déplacements de population doit obligatoirement s’accompagner d’une enquête publique et d’une information préalable des riverains ».
De fait, Gabriel Obiang Otogho a lui-même déclaré : « En tant que chef de quartier, je n’étais pas informé. Mon maire d’arrondissement n’était pas informé. » Il s’est ensuite interrogé ouvertement : « Comment peut-on ne pas créer la psychose dans la population ? »
En outre, des agents armés ont procédé aux marquages sans explication officielle préalable. Cette approche a semé la peur. « On a pris peur. On s’est dit : mais qu’est-ce qui se passe ? », a témoigné un riverain. Pourtant, aucune garantie d’indemnisation n’a encore été communiquée aux familles concernées.
Des incohérences techniques qui menacent tout un quartier
Néanmoins, au-delà de la méthode, ce sont les proportions du projet qui alarment. L’emprise initialement annoncée à « 3 mètres de chaque côté » serait désormais portée à « 15 mètres ». Une évolution que les habitants jugent disproportionnée et destructrice. « 15 mètres, ça va détruire tout le village », ont-ils alerté collectivement.
Patricia Danielle Manon, spécialiste en urbanisme et aménagement du territoire, souligne que « l’extension d’une emprise sans révision du plan de déplacement et sans relogement préalable constitue une violation des standards internationaux en matière d’infrastructures urbaines ».
De surcroît, les délais imposés apparaissent irréalistes. Certains propriétaires ont des locataires. Or, « il faut un délai pour expulser un locataire », ont-ils rappelé. Ces contraintes légales semblent totalement ignorées par les initiateurs du projet.
Un appel solennel au président de la République
Face à cette situation, les populations d’Okala, Delta et Ciciba formulent un appel solennel au chef de l’État. Leur demande est claire : « Informez-nous » et « qu’on trouve un consensus ».Ils réclament un arbitrage garantissant à la fois le développement des infrastructures et le respect de leurs droits.
Une question notamment a frappé les esprits lors de la déclaration du Collectif. « Nous avons des tombes ici. Vous allez venir casser nos parents enterrés », ont-ils déploré avec émotion. « On nous chasse », a lancé l’un des habitants, résumant le sentiment dominant.
Finalement, cette mobilisation citoyenne illustre une tension croissante entre la dynamique de modernisation portée par la transition gabonaise et l’impératif de justice sociale. Sans dialogue sincère, aucun projet d’envergure ne peut durablement prospérer.


























