Dans le débat sur les origines réelles du héros bantu, Gaspar Yanga, qui contribua à la résistance contre la domination espagnole dans les Amériques, plus précisément au Mexique, dans la région de Veracruz, Steeve Yondzi, président du Cercle de Réflexion et d’Afrique Dignité (CRAD), apporte de nouveaux éclairages sur les véritables racines gabonaises de cette figure historique.
Gaspar Yanga, souvent surnommé « El Primer Libertador de las Américas », demeure l’une des figures majeures de la résistance servile dans les Amériques. Il mena l’une des révoltes les plus longues et les mieux organisées de l’époque coloniale, jusqu’à fonder un territoire libre au Mexique plus de deux siècles avant l’indépendance du pays. Les sources historiques, bien que lacunaires, s’accordent à le présenter comme issu d’une famille noble, parfois décrit comme prince ou membre d’une dynastie africaine. Déporté depuis l’Afrique centrale vers la vice-royauté de Nouvelle-Espagne à la fin du XVIᵉ siècle, il aurait été transféré sur le continent américain dans les années 1570.
C’est dans les plantations de canne à sucre de la région de Veracruz qu’il initie une insurrection vers 1570. Réfugiés dans les montagnes proches du Pic d’Orizaba, Yanga et ses compagnons fondent une communauté marronne baptisée San Lorenzo de los Negros. Pendant plus de trente ans, ce groupe autonome résiste aux assauts espagnols, développant une économie de subsistance fondée sur l’agriculture, l’élevage et des opérations ponctuelles contre les convois coloniaux.
À partir de 1609, devant l’influence grandissante de cette communauté insoumise, les autorités envoient une expédition militaire dirigée par Pedro González de Herrera. Malgré leur supériorité numérique, les troupes coloniales peinent à vaincre les insurgés aguerris aux tactiques de guérilla. Âgé mais déterminé, Yanga parvient alors à négocier un accord garantissant la liberté et l’autonomie de son peuple ainsi que le droit à l’autogouvernement, en échange de l’engagement de ne plus accueillir de nouveaux esclaves en fuite et de soutenir la colonie en cas de menace extérieure. Officialisé en 1618, l’accord constitue la première reconnaissance juridique d’un territoire libre d’Afro-descendants dans les Amériques. Longtemps oublié, Gaspard Yanga est réhabilité au XXᵉ siècle à la faveur des mouvements de valorisation de l’histoire afro-mexicaine. La localité qu’il fonda porte aujourd’hui son nom, et une statue lui rend hommage au Gabon.

L’étude des origines de Yanga a longtemps reposé sur l’hypothèse d’une appartenance à une mystérieuse ethnie « Bran », inconnue des registres ethnographiques, ou à la noblesse du royaume de Loango, ce qui soulève plusieurs incohérences. Comment expliquer qu’un prince d’un royaume côtier ait été capturé et déporté alors que sa famille détenait le pouvoir ? L’examen attentif de son patronyme et des réseaux de la traite invite à reconsidérer cette version.
Le nom Yanga est particulièrement répandu chez les Obamba, également appelés Ambama, Babamba ou Mbéti, un peuple bantu établi dans le sud-est du Gabon et le sud-ouest du Congo. Leur territoire historique s’étendait des régions du Niari, de la Lékoumou et de la Bouenza jusqu’aux zones côtières d’influence du Loango. Peuple de l’arrière-pays, les Obamba n’avaient cependant pas d’accès direct aux côtes. Leur implication dans la traite doit être comprise à travers les réseaux de capture qui alimentaient les royaumes côtiers, intermédiaires privilégiés des marchands européens. Un noble obamba capturé lors de conflits locaux pouvait ainsi être vendu, transféré vers les comptoirs du Loango, puis déporté vers les Amériques, où les autorités coloniales l’enregistraient simplement comme originaire de la région de Loango.
Au XVIᵉ siècle, les Obamba occupaient une zone située entre le Haut-Ogooué au nord, les affluents de la Ngounié et de la Nyanga au sud, les plateaux Batéké à l’est et les forêts frontalières du Gabon et du Congo à l’ouest. Leur cœur territorial se trouvait autour des lacs de la région de Lékoni-Okondja, s’étendant jusqu’à Mossendjo. Organisés en chefferies indépendantes, ils se trouvaient au croisement des influences du royaume Téké à l’est et du royaume de Loango à l’ouest, ce qui faisait d’eux des acteurs involontaires mais exposés des circuits de traite.
À la lumière de l’anthroponymie, de la géographie historique et des dynamiques de la traite, l’hypothèse d’une origine obamba de Gaspar Yanga apparaît plus cohérente que les récits traditionnels. Elle permet de replacer son histoire dans le contexte plus large des réseaux de capture et de commerce qui ravageaient l’Afrique centrale au XVIᵉ siècle. L’analyse de son nom, de son possible territoire d’origine et des mécanismes de la traite atlantique contribue ainsi à restituer un pan essentiel de son identité africaine, longtemps obscurcie par l’esclavage et les silences de l’histoire.
Steeve Yondzi, président du Cercle de Réflexion et d’Afrique dignité (CRAD)


























