Au beau milieu de la province de l’Ogooué-Ivindo, dans cette ville aux contours discrets nommée Booué, chef-lieu du département de la Lopé, se dresse un pont majestueux, jeté sur le fleuve Ogooué comme un poème inachevé. Démarré en 2015 par la multinationale chinoise China road and bridge Corporation (CRNC), l’oeuvre aujourd’hui achevée devait incarner la renaissance du réseau routier gabonais, un trait d’union entre provinces, un souffle nouveau dans les poumons économiques du pays.
Mais aujourd’hui , ce géant d’acier et de béton, long de 427 mètres, reste figé dans une étrange immobilité. Il relie deux rives… sans jamais relier les vies.
Le pont était censé être le cœur battant d’un ambitieux chantier : l’axe économique Booué–Carrefour Leroy, intégré dans le vaste projet de la Transgabonaise. Il devait ouvrir les voies vers l’Ogooué-Lolo, le Haut-Ogooué, désenclaver Koumameyong, Lastourville et la Lopé, et dessiner une carte nouvelle du territoire.
Mais :
Les routes censées le prolonger n’ont jamais vu le jour
l’axe Booué–Lastourville reste impraticable
Le pont n’est connecté à aucun réseau viable
Ainsi, sa silhouette grandiose semble aujourd’hui davantage décorative qu’utilitaire.
« Ce pont est une dépense inutile, car depuis, le trafic est presque inexistant, à part les opérateurs forestiers. »
Eric, habitant désabusé« La route se fera. Il faut juste qu’ils reprennent le chantier. Booué–Lastourville deviendra praticable. »
Orphée, citoyen optimiste
Mais entre les paroles d’espoir et les constats amers, le pont reste un mirage d’efficacité, réservé aux grumiers et aux rares aventuriers. Il semble être devenu un monument privé, utile à une industrie mais inaccessible au peuple.
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Les habitants oscillent entre résignation et attente. Beaucoup y voient un symbole de promesse trahie, un chef-d’œuvre de l’inutilité suspendu dans le paysage.
Booué, ville fondée en 1883 par Pierre Savorgnan de Brazza, mérite mieux qu’un monument fantôme. Car tant que les routes ne prolongent pas son élan, le pont sur l’Ogooué restera le reflet silencieux d’un projet abandonné — comme une rime sans vers, un refrain sans chanson.


























