Libreville, 8 janvier 2026 — Les révélations rendues publiques le 5 janvier par le journaliste-activiste gabonais en exil Jonas Moulenda ont provoqué une onde de choc au sein de l’opinion nationale et au-delà des frontières du pays. En cause, un document présenté comme une grille salariale interne de la Présidence de la République, détaillant des rémunérations et avantages accordés à des activistes, influenceurs numériques et guides spirituels présentés comme des soutiens du chef de l’État.
Selon ce document, le coût mensuel de ce dispositif de soutien atteindrait 48,2 millions de francs CFA, hors dotations exceptionnelles. Une somme qui, au-delà de son ampleur, soulève une interrogation centrale sur les priorités politiques et institutionnelles de la Ve République gabonaise. Plus fondamentalement, elle pose la question du statut accordé aujourd’hui à la parole publique, ainsi que de la place réservée au journalisme professionnel dans le nouvel écosystème communicationnel du pouvoir.
Quand l’invective est rémunérée et l’information marginalisée
D’après les éléments divulgués, plusieurs activistes bénéficieraient de rémunérations équivalentes, voire supérieures, à celles de hauts cadres de l’administration publique. Certains percevraient jusqu’à 8 millions de francs CFA par mois, assortis de primes, de véhicules de fonction, de logements ou encore de financements immobiliers. Plus troublant encore, certaines rémunérations seraient versées à l’acte, notamment pour des interventions en direct sur les réseaux sociaux, destinées à défendre l’action présidentielle ou à discréditer des voix critiques.
Voici la liste et les montants publiés par notre confrère Info241
1 Eric Otsetse 1 500 000 FCFA carburant : 200 000 —
2 Judes Bertrand Mekame Mba 450 000 FCFA — —
3 Fortune Edou Essono 2 000 000 FCFA — —
4 Bienvenue Bitome 2 000 000 FCFA carburant : 250 000 —
5 Gide Ondo Ndong 1 000 000 FCFA — —
6 Juste Parfait Moubamba alias Bung Pinze 1 500 000 FCFA — —
7 Xavier Ndong Ndong 4 500 000 FCFA — budget spécial : 300 000 000
8 Alfred Madoungou 4 000 000 FCFA — prime exceptionnelle : 50 000 000
9 Yann Ndong Ateba alias Bandecon en chef 5 000 € (≈ 3 279 785 FCFA) avantage par live : 1 500 € (non quantifiable) —
10 Bertille Niva alias Tata Bertille 5 000 000 FCFA carburant : 200 000 projet construction (valeur) : 250 000 000
11 Stéphane Zeng 5 000 000 FCFA prime mensuelle : 500 000 —
12 Parfait Eyi 8 000 000 FCFA — financement maison : 150 000 000
13 Yannick Ndong Mba 8 000 000 FCFA prime mensuelle : 1 000 000 —
Or, ces plateformes numériques sont devenues, au fil du temps, des espaces où l’invective, l’insulte et la diffamation tiennent fréquemment lieu de débat. Les acteurs mis en cause, supposément financés par des fonds publics, sont régulièrement accusés de s’en prendre à des opposants politiques, à des journalistes et à de simples citoyens, contribuant ainsi à une dégradation notable de la qualité du débat public et à une altération de l’image internationale du Gabon.
Le journalisme professionnel relégué au second plan
Dans le même temps, les journalistes gabonais, formés, diplômés et soumis à des règles déontologiques strictes; évoluent dans un environnement de plus en plus contraignant. Exclusions informelles, mise à l’écart des médias jugés trop critiques, absence de reconnaissance institutionnelle : le traitement réservé à la presse indépendante contraste fortement avec les largesses consenties à certains activistes.

La question de la subvention à la presse illustre ce déséquilibre. Sous l’ancien régime, malgré ses insuffisances, cette aide publique était versée de manière relativement régulière et prévisible. Aujourd’hui, bien que son enveloppe ait été portée à 500 millions de francs CFA, sa répartition suscite incompréhension et malaise. Des médias non conformes aux exigences administratives auraient bénéficié de cette aide sur la base de relations personnelles, tandis que des organes légalement constitués, mais critiques, resteraient marginalisés.
Une confusion des rôles aux conséquences démocratiques
L’un des symboles les plus révélateurs de cette dérive demeure la mise en scène des cérémonies officielles, notamment lors des présentations de vœux au président de la République, où journalistes et activistes sont indistinctement associés. Cette confusion des rôles n’est pas anodine. Elle suggère une équivalence implicite entre information vérifiée et propagande militante.
Or, ces deux pratiques obéissent à des logiques fondamentalement différentes. Le journaliste informe, vérifie, contextualise et questionne. L’activiste milite, soutient et combat. Les confondre revient à affaiblir les fondements démocratiques et à dévaloriser une profession essentielle au fonctionnement d’un État de droit.
Faut-il être activiste pour exister dans l’espace public gabonais ?
La question s’impose désormais avec acuité : au Gabon, faut-il être activiste pour exister publiquement et être entendu ? Le journalisme, pourtant pilier de toute démocratie moderne, semble devenir le parent pauvre de la République, le moins rémunéré, le moins protégé et le plus exposé dès lors qu’il dérange le pouvoir.
Ce renversement des valeurs interpelle. Une République qui valorise l’invective au détriment de l’information prend le risque de compromettre durablement sa crédibilité, tant sur le plan interne qu’international. Si la communication peut façonner une image à court terme, seule une presse libre, respectée et indépendante est en mesure de construire la confiance sur le long terme.
Présentée comme une rupture, la Ve République ne saurait se consolider sur la marginalisation et le mépris des journalistes et l’institutionnalisation de l’activisme politique. À défaut, une question fondamentale continuera de hanter le débat public : qui parle encore au nom de l’intérêt général, et à quel prix ?


























