Libreville, octobre 2025-Depuis l’arrivée des nouvelles autorités, la souveraineté alimentaire s’est hissée au rang de priorité nationale. En théorie, elle incarne la promesse d’un Gabon autosuffisant, capable de nourrir sa population à partir de ses propres ressources. En pratique, elle se heurte à un paradoxe : nos marchés restent dominés par des produits importés, souvent moins chers et plus accessibles que les denrées locales.
Le Gabon dispose d’un potentiel agricole considérable : manioc, bananes plantain, piment, poisson fumé… autant de produits qui traduisent une richesse naturelle et culturelle. Pourtant, ces produits locaux coûtent plus cher que ceux venus d’ailleurs.
Les raisons sont multiples : absence d’infrastructures adéquates, routes dégradées, coûts logistiques élevés et, fait plus singulier, intrusion d’animaux sauvages. « Les éléphants détruisent nos cultures », déplore Angelo Ngoye, cultivateur à Booué. Cette réalité traduit la tension entre la préservation de la faune et la survie des agriculteurs, révélant ainsi les contradictions d’une politique de développement encore tiraillée entre écologie et économie.
Le discours patriotique du “consommons local” se heurte à la dure réalité du portefeuille. Pour une majorité de Gabonais, acheter local reste un luxe.
« Manger local, oui… mais pas à n’importe quel prix », confie Sylvie Mboumba, habitante de Libreville. Son propos illustre le fossé entre la volonté politique de promouvoir les produits du terroir et la capacité réelle des ménages à y accéder.
Les produits importés, souvent subventionnés dans leur pays d’origine, inondent le marché à bas prix, rendant quasi impossible la compétitivité du “made in Gabon”. Ce déséquilibre place le consommateur au cœur d’un choix socialement contraint : soutenir l’économie nationale ou préserver son pouvoir d’achat.
Les produits locaux, valorisés dans les discours officiels et les salons économiques, peinent encore à conquérir les foyers modestes.
« Ce sont des produits pour les riches », souligne Mme Mboumba. Cette perception traduit une fracture sociologique entre les classes urbaines aisées, souvent séduites par le label national, et la majorité populaire, qui privilégie la survie quotidienne à la fierté économique.
Un simple exemple illustre ce déséquilibre : « Un poulet local de 1,5 kg coûte 5 000 F CFA, alors qu’avec cette somme, on peut acheter 3 à 4 kg de poulet importé », rappelle Nguema Mba. La logique de marché supplante alors l’esprit patriotique, dans un pays où le coût de la vie ne cesse de grimper.
Sur le plan politique, la souveraineté alimentaire est devenue un mot d’ordre, presque un slogan. Cependant, elle ne peut prospérer sans un écosystème cohérent : routes praticables, accès au crédit, équipements agricoles, stockage et transformation locale.
Les initiatives existent, mais elles demeurent dispersées et souvent déconnectées des réalités du terrain. La souveraineté alimentaire ne peut être décrétée ; elle se construit dans la durée, à partir d’une synergie entre l’État, les producteurs et les consommateurs.
Au-delà de la simple question économique, la souveraineté alimentaire interroge le modèle de société que le Gabon veut construire. Veut-on une économie ouverte mais dépendante, ou une nation résiliente et autosuffisante ?
Tant que le producteur rural restera isolé, tant que le consommateur urbain n’aura pas les moyens de “manger local”, et tant que les infrastructures ne suivront pas, cette souveraineté restera un idéal politique plus qu’une réalité sociale.
Le défi de la souveraineté alimentaire dépasse la simple production de denrées locales. Il engage la question de l’équité, du développement rural et du rapport entre l’État et ses citoyens. Manger local ne doit pas être un privilège. C’est, ou cela devrait être, un droit. Mais au Gabon, ce droit reste encore un combat.
Par Darlyck Ornel Angwe

























