Dans une Tanzanie haletante, l’élection présidentielle s’est refermée comme une porte de fer, laissant derrière elle un sillage d’ombres et de poussière. Samia Suluhu Hassan, proclamée victorieuse avec 98 % des suffrages, a brandi son triomphe comme un étendard immaculé au-dessus d’un pays où, selon l’opposition, les rues ont porté trop de corps pour que la démocratie prétende encore marcher droit.
Les jours précédant cette annonce avaient l’allure d’une tempête : manifestations éclatées comme des éclairs dans la nuit, slogans déchirant l’air, et au milieu, ces morts dont le nombre réel se perd dans les recoins d’un Internet bâillonné. Les observateurs étrangers évoquent des centaines de victimes, silhouettes tombées dans la poussière tandis que l’État parlait d’« incidents isolés », comme si le sang pouvait être un simple détail administratif.
Dans son discours, Samia a loué les forces de sécurité pour avoir « protégé le vote ». Ses critiques, elles, affirment que les matraques ont parlé plus fort que les urnes. Les leaders d’opposition, emprisonnés ou écartés, dénoncent une mascarade où la démocratie s’est retrouvée ligotée comme un prisonnier anonyme.
À Dar es Salaam, les barrages s’élevaient comme des murailles, et la ville respirait avec méfiance. Vendredi, des foules en colère ont déchiré l’effigie de la présidente, comme pour arracher l’uniforme d’un pouvoir jugé illégitime. Les jeunes, fer de lance des manifestations, martelaient que leur avenir ne pouvait pas être confisqué avec un sourire officiel et des chiffres étincelants.
Les autorités, elles, tentaient de contenir la fureur avec un couvre-feu allongé, espérant que la nuit avalerait la contestation. Mais les chiffres livrés par l’opposition, sept cents morts, affirme Chadema, retentissaient comme des coups de tonnerre. Une source diplomatique, plus prudente, évoquait au moins cinq cents disparus : assez pour que le monde détourne le regard avec inquiétude, jamais assez pour que le pouvoir tremble publiquement.
À Zanzibar, l’écho est le même : une victoire écrasante du CCM, un rejet furieux de l’opposition, et une île où la mer semble refléter davantage la tension que le ciel. Pendant que l’investiture de Mwinyi se déroule au stade Amaan Complex, les critiques murmurent qu’une « fraude massive » a empoisonné l’archipel comme un courant invisible.
L’ONU, le Royaume-Uni, le Canada et la Norvège ont condamné les violences, rappelant que les urnes ne devraient jamais être entourées de tombes. Mais les autorités tanzaniennes persistent : tout cela, disent-elles, n’est qu’une tempête passagère. Pourtant, dans ce pays où le CCM n’a jamais quitté le pouvoir depuis l’indépendance, beaucoup ont l’impression que la tempête dure depuis un demi-siècle.
Samia Suluhu Hassan, première femme à la tête de la nation depuis 2021, se tient désormais au centre d’un paysage fissuré. Elle promet stabilité et unité, mais ses mots semblent glisser sur un sol où la confiance s’est évaporée. L’élection devait être une fête civique ; elle s’est transformée en veillée funèbre où dansent les ombres des disparus.
Pour beaucoup de Tanzaniens, le scrutin n’a pas seulement scellé un résultat contesté ; il a ouvert une plaie profonde. Les familles cherchent encore leurs proches, les espoirs vacillent, et les rues portent les cicatrices des affrontements. Dans les cafés, on murmure que l’histoire se répète, que la démocratie vacille comme une flamme exposée au vent, et que seul un sursaut collectif pourra la raviver. Le pays retient son souffle.


























