Dans le monde entier, les organisations de la société civile ont bien souvent joué un rôle essentiel dans la consolidation des démocraties, la défense des droits fondamentaux et la promotion des causes humanitaires. Quand ces dernières sont bien organisées, elles constituent un contre-pouvoir indispensable, capable de porter la voix des communautés et de relayer les préoccupations quotidiennes des populations. Cependant, depuis quelques années, un phénomène préoccupant gagne du terrain : l’infiltration d’ambitions politiques personnelles qui détournent ces structures de leur vocation première.
La tentation politique : un poison lent pour la société civile
Au Gabon, le pays arrive au terme d’une transition politique qui a profondément transformé son paysage institutionnel. À la suite du changement de régime intervenu en août 2023, les autorités de transition ont engagé un processus visant à rétablir un gouvernement civil légitime.
L’année 2025 a ainsi été marquée par l’organisation des élections présidentielles, législatives et municipales, scrutins qui ont permis de réactiver les institutions démocratiques et de consacrer la fin officielle de la période de transition.
Ce contexte politique renouvelé offre l’opportunité, mais aussi le risque, pour la société civile de redéfinir son rôle. D’un côté, c’est un moment propice pour qu’elle joue son rôle historique : vigilance citoyenne, défense des droits, contrôle démocratique. Mais d’un autre, l’imminence de la formation d’un nouveau gouvernement et les appétits suscités par l’ouverture des institutions peuvent aussi inciter certaines organisations ou acteurs à considérer la société civile non plus comme un espace d’engagement, mais comme un tremplin pour des ambitions politiques personnelles.
En effet, on constate pour le regretter que de plus en plus d’acteurs qui n’ont pas réussi à s’imposer sur la scène politique voient dans les organisations citoyennes un tremplin de substitution. Faute d’avoir obtenu un mandat électif ou une reconnaissance institutionnelle, ils investissent les associations, ONG ou mouvements citoyens pour recréer une visibilité qu’ils n’ont pas pu obtenir dans l’arène politique classique.
Au lieu de défendre des causes, ils se défendent finalement eux-mêmes.
Cette instrumentalisation transforme la société civile en un espace de compétition symbolique, où l’objectif n’est plus d’améliorer la vie des populations, mais de construire une image publique flatteuse, souvent dans l’espoir d’être perçu comme un « potentiel ministrable » ou un futur acteur politique incontournable.
Quand la communication supplante l’action
Ces comportements déviants se traduisent par une hyperactivité médiatique qui n’a d’autre finalité que l’autopromotion. Les réseaux sociaux et les plateaux télé deviennent alors des vitrines où l’on exhibe un engagement de façade, tandis que le travail de terrain, patient et discret, se trouve relégué au second plan.
Les véritables préoccupations des populations — accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, protection des droits, sécurité alimentaire, entre autres — passent après les besoins de notoriété personnelle.
La société civile se retrouve ainsi « polluée » par un bruit médiatique artificiel qui brouille la lisibilité des combats légitimes.
Les conséquences : perte de crédibilité et confusion du public
Ces dérives ne sont pas sans conséquences. Elles contribuent :
• à la perte de crédibilité des organisations citoyennes ;
• à la méfiance croissante du public envers leurs dirigeants ;
• à la fragmentation interne des structures, minées par des luttes d’ego ;
• à la dépolitisation des véritables enjeux sociaux.
Lorsque la société civile devient un substitut pour carrières politiques avortées, elle perd sa raison d’être et affaiblit tout l’écosystème démocratique.
Réhabiliter l’éthique et recentrer la mission
Il devient urgent de rappeler que la société civile n’est pas un podium pour ambitions personnelles, mais un lieu d’engagement désintéressé. La crédibilité de ces organisations dépend de leur capacité à :
• se doter de mécanismes de gouvernance transparents,
• encourager le leadership collectif plutôt que personnalisé,
• sanctionner les comportements opportunistes,
• et remettre au cœur de leur action les véritables préoccupations des populations.
Appel à la vigilance : des choix de leadership fondés sur la valeur réelle, non sur l’agitation
Face à ces dérives, il est impératif que les dirigeants, tant au niveau politique qu’institutionnel, fassent preuve d’une vigilance accrue dans les choix des personnalités auxquelles ils accordent leur confiance. Trop souvent, ceux qui occupent bruyamment l’espace médiatique finissent par donner l’illusion d’une compétence ou d’une légitimité qu’ils ne possèdent pas réellement.
Or, l’agitation n’est pas l’engagement.
La visibilité n’est pas la valeur ajoutée.
Le bruit n’est pas la preuve du mérite.
Les responsables appelés à nommer, à consulter ou à s’appuyer sur des acteurs issus de la société civile doivent dépasser la superficialité des postures publiques. Il leur revient d’évaluer rigoureusement :
• la qualité du travail réellement accompli sur le terrain,
• la cohérence du parcours,
• la solidité des contributions pour le pays,
• l’intégrité des motivations,
• et la capacité à servir l’intérêt général plutôt que l’intérêt personnel.
Ne pas opérer ces vérifications revient à légitimer des individus dont l’objectif premier n’est pas de faire avancer les causes nationales, mais de cultiver leur propre ascension symbolique.
Mettre fin aux nominations fondées sur le bruit plutôt que sur les résultats
En donnant de l’importance à des acteurs qui confondent société civile et tremplin politique, les dirigeants contribuent involontairement à affaiblir l’ensemble du secteur citoyen. Ils encouragent des comportements opportunistes, créent une confusion dans l’opinion publique, et détournent des ressources humaines et médiatiques qui devraient être consacrées aux urgences sociales.
Il est donc urgent de réorienter les choix vers la compétence authentique, l’expérience prouvée et l’engagement sincère. Les dirigeants doivent privilégier :
• des profils discrets mais efficaces,
• des porteurs de solutions plutôt que des porteurs de slogans,
• des femmes et des hommes capables d’impact réel plutôt que d’agitation permanente.
Un appel clair : privilégier la valeur, non l’appel du pied
La gouvernance d’un pays ne peut se construire sur des apparences ou des stratégies d’autopromotion. Il en va de la crédibilité de l’État, de l’efficacité des politiques publiques et de la confiance des citoyens.
Les nominations doivent refléter un souci permanent d’excellence et d’intégrité, non une réponse aux pressions, aux calculs ou à la visibilité artificielle.
L’heure est donc à une sélection rigoureuse, basée sur la valeur ajoutée réelle pour la nation. Toute autre logique fragilise nos institutions et trahit les attentes des populations.
Un comportement à condamner
Enfin, l’instrumentalisation de la société civile par des acteurs motivés par des ambitions politiques personnelles doit être clairement identifiée et fermement condamnée. La société civile mérite mieux que d’être un décor pour carrières en quête de reconnaissance. Elle doit rester ce qu’elle a toujours été : un espace d’engagement sincère, guidé par la volonté d’améliorer la vie des citoyens.
Melissa BENDOME
Expert Paix et Sécurité auprès de l’Union Africaine
Coordinatrice régionale des Femmes de Presse Pour la Paix et la Sécurité en Afrique centrale











































