Le 9 octobre 2025, Acaé s’est réveillé sous un tonnerre mécanique. La grue portuaire du groupe Ebomaf, du burkinabé Mahamadou Bonkoungou, a rugi comme une bête d’acier, avalant les containers, griffant la terre, effaçant d’un revers de pelle des décennies d’histoire industrielle. Ce matin-là, les ouvriers de la Satram, Société d’aconage, de transport et de manutention, ont vu leurs ateliers s’effondrer sous leurs yeux, impuissants face à ce qu’ils décrivent comme une “expulsion injuste et prématurée”. Sous le regard du procureur de la République et des forces de l’ordre, le groupe ouest-africain Ebomaf a procédé à un déguerpissement forcé, balayant en quelques heures des décennies d’efforts et de loyauté économique.
Le choc fut brutal. Les témoins parlent d’un « orage d’injustice », d’une scène où l’engin, un mastodonte de fer, a ôté non seulement des containers, mais aussi la dignité de centaines d’employés. Une expulsion d’autant plus incompréhensible que le différend entre Satram et la banque Finatra demeure toujours pendant devant la justice. Autrement dit : la procédure n’est pas close, et pourtant, l’exécution a eu lieu selon les informations de Satram.
Quand le droit chancelle sous le poids des grues
Satram n’est pas seule à avoir été prise dans la tourmente. Total Marketing et la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (CNNII) ont elles aussi été expulsées depuis longtemps, malgré leurs titres fonciers dûment enregistrés. Trois institutions historiques, chassées du même site, comme balayées d’un revers d’autorité par Ebomaf.
Dans les couloirs administratifs, une question hante les esprits : comment Ebomaf, arrivée récemment sur la scène économique gabonaise, a-t-elle pu s’approprier des espaces pourtant protégés par la loi foncière ?
Le mystère se densifie à mesure que l’on remonte le fil du dossier.

Le terrain en question était sous hypothèque auprès de Finatra, depuis plusieurs années. Une histoire de dettes, de redressement judiciaire, de concordat signé avec l’ancienne direction. En juin 2024, Finatra a tenté de récupérer le site, mais le tribunal de première instance de Libreville a débouté la banque pour cause de forclusion, autrement dit, le délai pour agir était expiré. Malgré cette décision, l’appel introduit par Finatra n’a toujours pas été vidé, mais l’hypothèque a mystérieusement resurgi, comme un spectre administratif selon Satram.
Une transcription fantôme et des ordres venus d’en haut
Le nouvel administrateur directeur général de Satram a bien tenté de stopper la manœuvre. Averti par la Conservation foncière qu’une transcription du titre foncier était imminente au profit de Finatra, il s’est rendu sur place pour rappeler que l’affaire était encore en appel. Le conservateur aurait accepté, verbalement, de suspendre la procédure. Mais derrière son dos, le transfert s’est tout de même effectué. Comment est-ce possible ? Selon quelques agents de la conservation foncière, l’État peut décider de reprendre sa propriété pour la remettre à un particulier de son choix mais cela obéit à des procédures. Ces procédures ont-elles été respectées ?
Alors, qui aurait transcrit le nouveau titre foncier à en croire Satram ? Mike Olivier Angouma, l’actuel conservateur, ou son prédécesseur ? Personne, à Satram, ne sait quand ni comment le basculement se serait opéré. Les documents, dit-on, auraient circulé de main en main, sans trace officielle.
Selon le directeur de l’exploitation de Satram, les ordres viendraient d’en haut, de la présidence de la République elle-même. Cette hypothèse, grave si elle se confirmait, ferait de cette affaire bien plus qu’un simple conflit foncier : un révélateur du déséquilibre entre pouvoir politique, capital économique et justice institutionnelle.
Ebomaf, un colosse aux ombres persistantes
Pour les cadres de Satram, la présence d’Ebomaf sur le site n’a rien d’un hasard. « Nous sommes étonnés, explique Nkoghe, directeur adjoint de l’exploitation. Ebomaf n’a aucun lien juridique avec notre affaire. Le conflit oppose Satram, Finatra et EGCA. Et pourtant, ce sont leurs engins qui sont venus, accompagnés du procureur et de la police. »
Ebomaf, société de construction originaire du Burkina Faso, s’est forgé une réputation paradoxale : championne des grands travaux, mais souvent accusée de méthodes cavalières et d’opacité financière. Dans plusieurs pays, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Burkina Faso et ailleurs, ses contrats ont été suspendus ou résiliés pour non-respect de clauses.
« Ils sont chassés de plusieurs pays, confie un responsable de Satram, parce qu’ils ne respectent aucune clause. Ce n’est pas toujours de l’argent propre. »
Le mot est lâché. Et avec lui, l’ombre d’un soupçon : le pouvoir de l’argent contre la loi du droit.
Des familles brisées, un patrimoine national menacé
Derrière la grue portuaire, ce sont 800 employés directs de Satram qui voient leur avenir s’effondrer. En ajoutant leurs familles et leurs partenaires, ce sont près de 8 000 personnes qui risquent de se retrouver sur le carreau. Des pères de famille aux mains calleuses, des femmes de bureau, des techniciens formés au port d’Acaé, autant de vies soudain réduites à des chiffres.

« Tu ne peux pas venir comme ça un matin et débouter les gens, déplore un cadre. Ce n’est pas une simple affaire de terrain, c’est une affaire d’hommes. »
Et dans le sillage de cette éviction, c’est un pan entier de la mémoire industrielle du Gabon qui vacille avec Satram. CNNII, armement national, incarne la continuité du transport gabonais. Les voir balayées d’un coup, c’est comme arracher les racines d’un arbre qui a résisté à toutes les tempêtes.
Ebomaf garde le silence
Sur les lieux, sous la supervision d’Aboubacar Baye, coordinateur général d’Ebomaf, l’opération de déguerpissement s’est déroulée avec la participation de Madame Marie-Sylvie Mistoul Ntchorere, directrice générale de la Panafricaine. Tous deux ont refusé de répondre aux questions de notre rédaction.
Un symbole d’État fragilisé
Le dossier EGCA-Satram-Finatra-Ebomaf dépasse le simple cadre foncier. Il pose une question existentielle : le droit gabonais protège-t-il encore ses citoyens contre les appétits économiques ?
Quand une décision de justice devient facultative, quand une hypothèque renaît alors qu’un appel est en cours, quand une grue tient lieu de nettoyeur judiciaire, le danger n’est plus seulement juridique : il est moral, social et institutionnel.
Ce qui s’est joué à Acaé, ce n’est pas qu’un déguerpissement. C’est la mise à nu d’un système où la force prend le pas sur le droit, où l’intérêt immédiat efface le sens de la justice.
Acaé, ou le miroir d’un Gabon en doute
Le 9 octobre 2025 ne sera pas seulement retenu comme le jour où Satram a perdu son terrain. Ce sera celui où le Gabon s’est interrogé sur la valeur de sa propre justice.
Le rugissement des grues portuaires s’est tu, mais l’écho de la colère demeure. Les recours continuent, les plaidoiries se préparent, et les employés, eux, espèrent encore que la justice, la vraie, finira par sortir du sol d’Acaé, comme une source qu’on croyait tarie.
Parce qu’un pays qui laisse le droit s’enliser sous la poussière des grues portuaires d’Ebomaf, symbole d’injustice et de passe-droits, prend le risque, tôt ou tard, de voir s’effondrer les fondations mêmes de sa République.


























