Il suffit d’un décret. Pas d’un tribunal. Pas d’un avocat. Pas d’un verdict rendu après débat contradictoire. Juste un décret présidentiel, et un Gabonais peut se retrouver sans patrie, rayé de la communauté nationale par la volonté d’un seul homme. C’est la réalité froide qu’impose l’article 64 du nouveau Code de la nationalité gabonaise, signé le 26 février 2026. Un texte qui transforme la citoyenneté en privilège révocable, et le droit en instrument de domestication politique.
Un arsenal juridique taillé pour museler la dissidence
L’article en question est d’une redoutable simplicité. Tout Gabonais jugé coupable d’« actions subversives et déstabilisatrices contre le gouvernement » peut être présumé avoir renoncé à sa nationalité et la perdre de plein droit. Sans procès. Sans juge. Sans défense possible. La peine est administrative, l’exécution immédiate, l’appel inexistant. Dans l’architecture classique du droit, cette construction est une anomalie. Dans celle des régimes autoritaires, c’est une signature.
« Subversif » : le mot qui cache un pouvoir absolu
Toute la mécanique repose sur un terme soigneusement laissé sans définition : subversif. Ce vide n’est pas une maladresse de juriste. C’est une fenêtre délibérément ouverte sur l’arbitraire. Qui décide ce qui est subversif ? Le gouvernement lui-même. Critiquer une décision sur les réseaux sociaux, manifester dans une rue de Libreville, militer pour une alternance politique : chacun de ces actes peut, au gré des humeurs du pouvoir, tomber sous le coup de l’article 64.
Bernard Christian Rekoula, cité par notre confrère GabonReview, militant de la société civile gabonaise exilé en France, résume l’absurdité avec une précision chirurgicale : vouloir prendre le pouvoir par des moyens légaux serait, selon cette logique, un délit. L’opposition elle-même deviendrait une infraction.
De la diaspora aux rues de Libreville : une menace qui ne connaît pas de frontières
Le texte ne cible pas uniquement les Gabonais naturalisés ou les exilés politiques. Il s’étend à tous les détenteurs de la nationalité gabonaise, y compris ceux d’origine. Tout citoyen occupant un emploi dans une armée, une administration ou une organisation internationale dont les activités seraient jugées contraires aux « intérêts du Gabon » reçoit une injonction de démissionner dans les six mois, sous peine de perdre sa nationalité. Mais qui définit ces intérêts ? Encore une fois, le pouvoir en place.
Un policier gabonais servant en France, un fonctionnaire international à Genève, un journaliste documentant des abus depuis Libreville : tous entrent désormais dans le champ de cet article. La menace est tentaculaire, et son exécution ne nécessite aucun débat public.
Un mécanisme de protection du pouvoir déguisé en droit civil
C’est là que réside le danger le plus profond de ce texte. Il ne se présente pas comme un outil répressif. Il se présente comme du droit. Sobre, technique, légal en apparence. Mais derrière le langage juridique se cache une logique politique implacable : réduire l’espace de contestation en frappant là où ça fait le plus mal — l’identité nationale elle-même. Transformer l’appartenance au pays en monnaie d’échange. C’est de la politique pénale habillée en droit civil. Et c’est précisément ce camouflage qui le rend si redoutable aux yeux de la communauté internationale.


























