La suspension des réseaux sociaux par la Haute autorité de la communication (HAC) au Gabon décidé le 17 février et appliquée le 18 février 2026 continue de susciter de nombreuses réactions. Dans une tribune libre parvenue à la Rédaction de Gabon Mail Infos, Mélissa Bendome, Communicatrice et expert Paix et sécurité, prévention et gestion des conflits à l’Union africaine apporte son avis à cette décision décriée par la grande majorité des Gabonais. Lecture!
La décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) de suspendre l’accès aux réseaux sociaux sur toute l’étendue du territoire gabonais, jusqu’à nouvel ordre, ne constitue pas une simple mesure technique de régulation, elle soulève de profondes interrogations.
Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des espaces d’expression : ils sont devenus des outils économiques stratégiques. Au Gabon comme ailleurs dans le monde, de nombreux entrepreneurs utilisent ces plateformes comme vitrines commerciales, canaux de service client, espaces publicitaires et outils de transaction.
Dans un contexte économique déjà fragile, freiner l’activité numérique revient à ralentir une des rares dynamiques de croissance accessible et inclusive. La mesure produit donc l’effet inverse de celui recherché : elle pénalise l’économie réelle sans neutraliser les flux d’information. Ainsi, cette suspension a des implications sociales profondes, particulièrement pour deux catégories déjà exposées aux vulnérabilités structurelles : les femmes et les jeunes.
Sanction collective qui frappe d’abord les plus vulnérables
D’abord, il faut noter que les réseaux sociaux, ne sont plus de simples espaces de divertissement. Ils sont devenus des outils économiques, éducatifs et relationnels essentiels.
Pour de nombreuses femmes, notamment celles exclues du marché formel de l’emploi, ces plateformes constituent : un espace de commerce en ligne (vente de produits alimentaires, cosmétiques, vêtements), un canal de promotion de services (coiffure, restauration, couture, conseil), un outil de communication avec la clientèle, un moyen d’autonomisation financière.
Dans un contexte où l’accès au crédit reste limité et où les barrières structurelles à l’entrepreneuriat féminin persistent, les réseaux sociaux offrent une infrastructure à faible coût d’entrée. Les suspendre revient à couper un canal de subsistance pour des ménages souvent déjà fragilisés.
Les jeunes, quant à eux, représentent une part majoritaire de la population gabonaise. Pour eux, les plateformes numériques sont : des espaces d’apprentissage informel, des outils de recherche d’emploi, des vitrines professionnelles, 2 des lieux d’expression citoyenne, des passerelles vers des opportunités internationales (freelancing, contenus digitaux, marketing en ligne).
Dans un environnement marqué par le chômage des jeunes et la rareté des opportunités formelles, le numérique constitue l’un des rares secteurs ouverts, flexible et inclusif.
Restreindre cet espace revient à limiter un levier essentiel d’insertion socio-économique.
Un approfondissement des inégalités sociales
De plus, une suspension généralisée ne produit pas des effets uniformes. Elle pénalise davantage ceux qui ne disposent ni d’alternatives technologiques, ni de ressources financières pour contourner la mesure.
À l’ère du numérique, suspendre les réseaux sociaux revient à vouloir contenir l’eau avec un filet disons ça ainsi. Les solutions de contournement sont connues, accessibles et largement utilisées : réseaux privés virtuels (VPN), proxys, DNS alternatifs, applications miroirs, etc.
Ces outils sont disponibles gratuitement ou à faible coût et leur usage ne requiert aucune expertise avancée.
Ainsi, la mesure frappe essentiellement les usagers ordinaires petits commerçants, étudiants, travailleurs indépendants sans pour autant empêcher la circulation des contenus qu’elle prétend réguler. Elle crée une illusion de contrôle plus qu’un véritable encadrement de l’espace numérique.
Les acteurs les plus organisés et les plus aisés peuvent recourir à des solutions techniques de contournement. En revanche, les petites commerçantes, les jeunes en formation, les entrepreneurs informels et les étudiants subissent la décision de plein fouet.
La mesure crée ainsi une fracture supplémentaire : entre ceux qui peuvent maintenir leur activité numérique, et ceux qui en sont brutalement exclus.
Loin d’apaiser les tensions sociales, une telle décision risque d’exacerber les frustrations, en donnant le sentiment d’une punition collective.
Une décision sans concertation apparente
Au-delà de son impact social, la méthode interroge. Une mesure d’une telle portée aurait nécessité une consultation de plusieurs parties prenantes notamment : l’avis d’experts en cybersécurité, la contribution d’économistes du numérique, l’implication des organisations de la société civile, un dialogue avec les représentants des jeunes et des femmes entrepreneures.
L’absence apparente d’un processus participatif nourrit l’idée d’une décision prise dans l’urgence, sans évaluation d’impact préalable.
Une suspension générale et indéterminée, sans échéancier clair ni justification détaillée, peut être perçue comme le symptôme d’une gouvernance fragile.
Quel signal les autorités font passer ?
Restreindre l’espace numérique dans un contexte de tension peut apparaître comme une réponse rapide. Mais la rapidité ne garantit ni l’efficacité ni la légitimité.
Lorsque le pouvoir choisit l’interruption plutôt que le dialogue, la restriction plutôt que la régulation ciblée, il envoie un signal de vulnérabilité institutionnelle. La gouvernance moderne du numérique ne consiste pas à bloquer, mais à encadrer intelligemment : lutter contre les contenus illégaux de manière ciblée, promouvoir l’éducation aux médias, renforcer la communication institutionnelle et la transparence.
Une décision qui affecte prioritairement les femmes et les jeunes c’est-à-dire les moteurs potentiels de l’innovation et du renouvellement social risque de compromettre la confiance d’une génération entière dans les institutions publiques.
Enfin, la suspension des réseaux sociaux par la Haute Autorité de la Communication s’inscrit dans une pratique déjà observée ailleurs sur le continent africain. L’analyse comparative révèle toutefois une constante : ces mesures produisent des effets limités en matière de contrôle informationnel, mais des coûts élevés sur les plans économique, social et institutionnel. Elle touche directement les femmes entrepreneures, fragilise les jeunes en quête d’opportunités et accentue des inégalités déjà structurelles.
Plus encore, elle soulève une question fondamentale : celle de la capacité des autorités à gouverner dans un environnement numérique complexe sans céder à des réflexes de fermeture.
La stabilité durable ne se construit pas en restreignant les espaces d’expression et d’innovation des plus vulnérables. Elle repose sur la confiance, la concertation et la solidité des institutions. Là où la gouvernance est forte, la régulation est fine. Là où elle est fragile, la tentation du blocage devient une réponse par défaut.
Melissa BENDOME
Communicatrice
Expert Paix et Sécurité, Prévention et gestion des conflits































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