Entre relogement incertain, désinscription silencieuse et confusion électorale, les populations des zones déguerpies du 2ᵉ arrondissement de Libreville s’interrogent sur leur avenir politique.
À la veille des prochaines joutes électorales, alors que la révision des listes électorales bat son plein, un malaise s’installe au sein des populations des zones récemment déguerpies dans le Grand Libreville. Si les bulldozers ont rasé les habitations dans plusieurs zones dites « à risque », ils ont aussi emporté, symboliquement, une partie du lien entre le citoyen et son droit civique fondamental : le vote.
Le 2ᵉ arrondissement de Libreville, et particulièrement son 1er siège, se trouve au cœur de cette problématique. Le centre de vote Saint Nicolas, qui enregistrait plus de 700 électeurs répartis en deux bureaux de vote, et Martine Oulabou, centre majeur recevant les habitants de quartiers tels que derrière l’Assemblée, l’ambassade de Chine, de Russie et de l’UOB, sont aujourd’hui privés de leur bassin électoral initial. Le tissu urbain de ces zones a été altéré, morcelé, voire effacé.
Les déguerpissements ne relèvent pas uniquement d’une politique d’aménagement urbain ou de salubrité publique : ils créent un effet domino sur la structuration du corps électoral. Le citoyen déguerpi devient un électeur en suspens. Où vote-t-il ? Est-il toujours rattaché à son centre de vote d’origine, désormais réduit à un amas de gravats ? Est-il radié temporairement ? Devrait-il se réinscrire ailleurs ? Le silence du ministère de l’Intérieur sur ces questions accentue une incertitude inquiétante.
La non-anticipation apparente des effets électoraux de ces opérations de déguerpissement pose une série de problèmes démocratiques fondamentaux. En l’absence de communication claire, le risque est grand que des milliers d’électeurs soient de facto exclus du processus électoral, non par choix ou abstention volontaire, mais par déplacement forcé sans relocalisation administrative.
Il est légitime de se demander si les zones déguerpies et détruites bénéficieront d’un jumelage administratif temporaire avec des secteurs encore habités. Si oui, quelles zones voisines hériteront de ces populations électorales ? Sera-t-il tenu compte de leur volonté, ou décidera-t-on de manière unilatérale de leur sort électoral ? Une reconfiguration cartographique s’impose-t-elle ? Et si oui, sur quelles bases ?
Ces questions soulèvent un enjeu de transparence électorale et de représentation démocratique : la localisation électorale, bien plus qu’un simple point géographique, détermine le pouvoir d’agir politiquement au niveau local. En perdant leur adresse, les citoyens déplacés risquent de perdre leur voix.
Dans une démocratie représentative, la permanence territoriale est souvent une condition implicite de l’exercice du droit de vote. Or, les politiques de déguerpissement, si elles ne s’accompagnent pas d’un mécanisme de relocalisation électorale explicite et inclusif, créent une démocratie amputée, où seuls ceux qui ont un toit – ou plutôt une adresse – peuvent encore voter.
Il devient alors nécessaire d’interroger l’administration électorale :
Les centres de vote affectés par les déguerpissements seront-ils maintenus dans des lieux temporaires ?
Les électeurs déplacés seront-ils invités à mettre à jour leur adresse ou à changer de centre de vote ?
Une campagne d’information ciblée est-elle prévue ?
Et surtout, quelles garanties contre la radiation silencieuse de ces populations précaires ?
Il y a, dans le silence de l’administration, un risque de désengagement politique massif. Si les citoyens n’ont pas la certitude que leur nouvelle situation est prise en compte, ils se désintéresseront du processus électoral. Ce désintérêt, combiné à la frustration sociale née des déguerpissements, pourrait nourrir un sentiment de marginalisation politique, voire de rupture de confiance envers les institutions.
Libreville, capitale politique et vitrine urbaine du pays, se doit pourtant d’être exemplaire en matière de respect des droits civiques, surtout en contexte de précarité et de reconstruction. À l’heure où l’on parle de restauration des institutions, chaque voix compte, y compris celle des sans-abris administratifs.
Les déguerpis du Grand Libreville, et en particulier ceux du 2ᵉ arrondissement, ne doivent pas être les grands oubliés de la révision électorale. L’État, garant de la participation citoyenne, a l’obligation d’informer, de relocaliser électoralement et de garantir l’intégrité du processus démocratique. Une démocratie inclusive commence là où personne n’est laissé en marge, même lorsqu’il a perdu son domicile.
Par Darlyck Ornel Angwe, journaliste stagiaire










































