Certaines décisions se veulent fermes. Elles finissent pourtant par se fissurer sous le poids de leurs propres contradictions. Au Gabon, la suspension des réseaux sociaux semble désormais confrontée à ce paradoxe. En effet, l’interdiction pèse lourdement sur toute la population. Pourtant, son respect paraît moins évident jusque dans les cercles chargés de la défendre. Ainsi, cette contradiction nourrit un débat très vif dans le pays.
Depuis plusieurs mois, les Gabonais vivent avec une porte numérique à demi fermée. Pour les entrepreneurs, les journalistes, les étudiants et les commerçants, les réseaux sociaux ne sont pas un simple divertissement. Les créateurs de contenus en dépendent aussi pour vivre. Ils constituent des outils de travail, de communication, de commerce et d’expression. Ainsi, des milliers de citoyens gabonais en subissent chaque jour les conséquences.
Quand ceux qui font la règle cherchent la sortie de secours
Dans ce contexte déjà lourd, les déclarations publiques de Théophane Nzame Nze Biyoghe prennent une résonance particulière. Le conseiller spécial et porte-parole de la présidence gabonaise affirme utiliser ouvertement un VPN pour contourner la restriction. Pourtant, le problème n’est pas seulement qu’un responsable aurait trouvé une porte dérobée dans un mur numérique. Surtout, celui qui participe à l’architecture du mur reconnaît avoir besoin de l’escalader.
Et c’est là que le bât blesse. Une règle peut être contestée, et une décision administrative peut être discutée. Les citoyens peuvent critiquer une politique publique. Mais lorsqu’un pouvoir impose une restriction aux citoyens, il doit au minimum en assumer la cohérence et les conséquences. Autrement, l’interdit devient une mascarade. De plus, cette incohérence abîme l’image du pouvoir. Cette cohérence reste la base d’une autorité.
Deux poids, deux mesures : la loi, frontière ou clôture ?
On ne peut pas demander au citoyen de marcher pieds nus. Dans le même temps, on s’octroie, depuis les bureaux climatisés de l’État, le droit de chausser des bottes. C’est précisément cette impression de deux poids, deux mesures qui nourrit aujourd’hui le malaise. Ainsi, le citoyen ordinaire qui utilise un VPN pourrait passer pour un simple contrevenant. Cette inégalité choque une grande partie de l’opinion.
Pourtant, lorsqu’un haut responsable revendique publiquement la même pratique, la question devient alors vertigineuse. La loi est-elle une frontière commune ou une clôture réservée aux simples citoyens ? Car l’autorité de l’État ne repose pas uniquement sur la capacité à prendre des décisions politiques. Elle repose aussi sur l’exemplarité de ceux qui les incarnent au quotidien. Cette interrogation dépasse largement le cadre strict du seul numérique.
Une autorité qui se mord la queue
La situation confine à l’absurde. D’un côté, le pouvoir affirme clairement la nécessité de maintenir la suspension des réseaux sociaux . De l’autre, l’un de ses représentants reconnaît publiquement qu’il la contourne lui-même. C’est comme demander à une population de rester enfermée dans une maison toute la journée. Pendant ce temps, on voit le gardien passer par la fenêtre pour aller prendre l’air. Cette image fragilise le discours officiel.
Cette contradiction n’est vraiment pas anodine. Elle ronge la confiance des citoyens. Or, une République ne peut pas fonctionner durablement avec une confiance publique réduite en poussière. À force de demander aux citoyens de croire à des règles, on transforme l’autorité en coquille vide. Leurs propres défenseurs contournent pourtant ces règles. Les Gabonais le ressentent chaque jour. Et c’est précisément ce qu’il faut condamner fermement.
Un exemple désastreux pour le citoyen
Il ne s’agit pas de condamner un responsable parce qu’il aurait utilisé un outil technologique pour accéder à Internet. En réalité, le reproche tient à l’exemple donné au citoyen. Cet exemple est vraiment désastreux. Celui qui représente l’État ne peut pas banaliser publiquement le contournement d’une règle édictée par les institutions: la suspension des réseaux sociaux Or, la crédibilité de l’État en dépend très directement. Ainsi, il fragilise la règle.
Il ne peut pas, dans le même souffle, défendre une mesure et expliquer comment il s’en affranchit. Autrement dit, c’est donner au citoyen une leçon de civisme avec une main. Puis, avec l’autre, on lui montre comment franchir la clôture. Voilà pourquoi la cohérence compte. Un responsable public doit donc respecter les règles qu’il impose. Sans cela, la parole de l’État perd toute sa force.
Le véritable danger n’est peut-être plus numérique
Au fond, la question dépasse désormais les réseaux sociaux. Elle touche au rapport des citoyens à la règle commune. Car lorsque la population constate que les contraintes ne produisent pas les mêmes effets, la frustration devient combustible. Cela dépend toujours de l’endroit où l’on se trouve, en bas ou en haut de l’échelle. Le danger est de voir s’installer l’idée d’une loi à géométrie variable.
Cette perception serait autrement plus difficile à combattre qu’un simple VPN. On peut défendre la suspension au nom de la sécurité, de l’ordre public ou de la stabilité nationale. Mais aucune justification ne dispense les autorités de répondre à une question élémentaire. Combien de temps une restriction peut-elle durer lorsque ses effets économiques et sociaux s’accumulent ? Et sa légitimité reste de plus en plus contestée.
Neuf mois après : quel État veut-on construire ?
Ainsi, neuf mois après son entrée en vigueur, la question a changé. Le débat ne devrait donc plus se limiter à savoir qui peut accéder à Facebook, WhatsApp, TikTok ou X. Il devrait porter sur une question beaucoup plus fondamentale. Quel État veut-on construire lorsqu’une règle publique finit par être contournée par ceux-là mêmes qui devraient en garantir l’exemplarité ? Ce débat concerne tout le monde.
Car l’autorité ne se décrète pas. Elle se mérite. Lorsqu’elle ressemble à une porte dont les gardiens possèdent les clés de secours, la confiance est en cause. Comme dirait un proverbe de Lambaréné, avec ironie. « Quand le chef interdit de pêcher dans la rivière, mais qu’on le retrouve avec le poisson sous le bras. Le village finit par se demander qui a vidé la rivière. »












































