Après le discours sur l’état de la Nation du président Brice Clotaire Oligui Nguema, Michel Ongoundou Loundah, ancien sénateur de la Transition, signe une tribune libre mordante dans laquelle il pointe du doigt le paradoxe de la SEEG, confrontée à des difficultés alors même que son propriétaire, l’État gabonais, accumule les factures impayées. Lecture.
Le moment le plus révélateur du discours présidentiel n’aura résidé ni dans l’annonce d’une réforme majeure, ni dans le dessein d’une vision stratégique pour le pays. Il aura pris la forme, beaucoup plus prosaïque, d’un aveu de faillite.
Devant le Parlement, le chef de l’État a publiquement reconnu que la crise des délestages n’était pas seulement d’origine technique ou structurelle. Elle découlerait principalement des factures impayées par la puissance publique. Autrement dit, par l’État lui-même.
Le pays a ainsi découvert qu’un opérateur stratégique fournissait ses services depuis plus d’un an sans être payé, au point d’en arriver, faute d’alternative, à interrompre ses prestations pour contraindre l’administration à honorer ses engagements. Pour une révélation, c’est surtout une condamnation sans appel de la gouvernance UDB-PDG-CTRI.
Depuis des mois, les Gabonais subissent un véritable calvaire : Pénuries d’eau récurrentes et coupures d’électricité incessantes, commerces paralysés et tissu économique asphyxié, équipements ménagers détruits par les variations de tension, nuits entières passées dans l’obscurité et la détresse. Tandis que les familles voient leur qualité de vie se dégrader, l’activité économique, elle, accumule des pertes considérables. Et c’est au sommet de l’État que l’on vient aujourd’hui reconnaître, avec une désinvolture déconcertante, qu’une part majeure de cette catastrophe trouve sa source dans le refus de l’administration de s’acquitter de ses propres factures.
L’insoutenable inversion des rôles : le pauvre citoyen accusé à tort
Le cynisme politique a franchi un nouveau seuil lorsque le chef de l’État a tenté de renvoyer dos à dos l’administration et les citoyens, dans une manœuvre grossière de dilution des responsabilités. Sur le plan moral comme juridique, une telle équivalence est, évidemment, intenable. Le consommateur gabonais est la première et l’unique victime de ce système. Il subit un service dégradé sans la moindre contrepartie. Il remplace à ses frais ses appareils endommagés, stocke l’eau dans des conditions précaires, et lorsque lui-même accuse un simple retard de paiement, la sanction est immédiate et impitoyable : le compteur est coupé, l’eau cesse de couler, l’obscurité s’installe. La SEEG ne lui accorde ni délai, ni indulgence, ni traitement de faveur. Dès lors, prétendre que les torts sont partagés relève de la pure manipulation. Car la réalité de cette crise est connue de tous. Les principaux débiteurs de la SEEG ne vivent pas dans les quartiers populaires. Ils ne se recrutent ni parmi les retraités, ni parmi les petits fonctionnaires, ni parmi les petits commerçants.
Les plus gros débiteurs de la SEEG siègent au cœur même de l’appareil d’État : ministères, administrations centrales, établissements publics, et cette vaste clientèle politique qui prospère à l’ombre du pouvoir.
À cette liste noire s’ajoutent certains hauts fonctionnaires et responsables politiques qui, au fil des années, ont fini par ériger le non-paiement de leurs factures en privilège de caste. Véritables parasites du système, ils consomment l’eau et l’électricité comme des biens gratuits, persuadés que les règles imposées au commun des Gabonais ne s’appliquent pas à leur rang. Pendant que les ménages les plus modestes se privent du nécessaire pour régler leurs quittances, ces privilégiés accumulent des arriérés colossaux sans jamais craindre la moindre coupure ni la moindre poursuite. Là où le citoyen ordinaire est privé d’électricité pour quelques milliers de francs CFA, les débiteurs institutionnels et leurs protégés bénéficient d’une immunité de fait, financée indirectement par les sacrifices de ceux qui paient. Ils continuent de consommer sans vergogne, à l’abri des conséquences de leur insolvabilité.
Le procès du mauvais accusé et la démission du Parlement
C’est précisément à cet instant que le discours présidentiel s’est transformé en un procès en sorcellerie intenté au mauvais accusé. Les Gabonais ne sont pas responsables des impayés de l’administration. Ils ne sont pas responsables des dettes accumulées par les privilèges de la haute bureaucratie. Ils ne sont pas responsables des arbitrages budgétaires qui sacrifient les services publics essentiels sur l’autel de chantiers de prestige.
Le premier devoir de souveraineté d’un État consiste à garantir l’accès à l’eau et à l’électricité. Lorsqu’un pouvoir échoue dans cette mission fondamentale et tente ensuite de faire porter le poids de ses propres turpitudes à des populations déjà éprouvées, il cesse de gouverner pour entrer dans l’ère de l’excuse permanente.
Dans une République digne de ce nom, un tel aveu devant la représentation nationale aurait déclenché, même a posteriori, les mécanismes du contrôle parlementaire. Les parlementaires auraient par exemple envisagé d’exiger des chiffres, des audits, un calendrier précis de règlement de la dette publique et l’identification transparente des fautifs. Mais nous sommes au Gabon, sous la Vè République.
Et l’image qui restera de cette journée du 15 juin 2026 est celle d’un chef de l’État reconnaissant l’incurie de ses propres services devant une assemblée réduite au rôle de spectatrice docile, applaudissant sa propre impuissance.
Quand l’État mauvais payeur accuse ses victimes avec la bénédiction silencieuse d’un Parlement muet, ce n’est plus seulement le réseau électrique de la SEEG qui disjoncte. C’est l’exigence républicaine de performance et de reddition des comptes qui se retrouve définitivement débranchée. Ainsi va la Vè République de l’UDB-PDG-CTRI !
Par Michel Ongoundou Loundah
Ancien sénateur de la Transition – Président du parti REAGIR























